Avec Soudain, la filmographie du réalisateur de Drive my car fait un détour dans l’hexagone, en parlant utopie, conditions de vie dans un EHPAD parisien et rencontre transformant deux femmes. Un film ne retrouvant pas toujours la verve des longs métrages de Ryūsuke Hamaguchi tournés au Japon mais valant pour l’alchimie entre une Virginie Efira et une Tao Okamoto récompensées conjointement au Festival de Cannes.

Au vu du bilan pas vraiment enthousiasmant des tentatives sur sol parisien de grands auteurs asiatiques contemporains, la mise en chantier de Soudain suscita de grandes craintes. Ryūsuke Hamaguchi s’est cette fois inspiré de 20 lettres échangées entre Maoko Miyano, philosophe luttant contre un cancer du sein métastatique, et Maho Isono, anthropologue ayant mené de nombreuses enquêtes sur le terrain. Des lettres publiées en 2019 dans un livre documentaire sous le titre Soudain, je me sens mal. Le cinéaste s’en tire au final sans déshonneur, avec une proposition de cinéma singulière, mais n’égalant pas ses meilleurs films tournés au Japon.

Directrice d’un établissement pour personnes âgées, Marie-Lou (Virginie Efira) tente d’y instaurer une philosophie de soins innovante basée sur l’écoute et la dignité des résidents (l’humanitude), malgré la réticence d’une partie de ses équipes. Sa rencontre avec Mari (Tao Okamoto), une metteuse en scène japonaise qui se bat contre un cancer, va bouleverser sa trajectoire. En nouant une amitié profonde, les deux femmes engagent ensemble un combat pour “rendre possible l’impossible”.
Dans le début en EHPAD, le cinéaste ne s’en tire pas si mal. Face à ces situations désespérées, pas de surcharge de pathos, pas de bons sentiments dégoulinants, encore moins de regard hautain ou complaisant. Oui mais quelque chose de la magie des Hamaguchi nippons semble être resté à la porte de l’EHPAD. D’autant que l’explication du concept d’humanitude et l’exposé de ses difficultés de mise en oeuvre dans le contexte d’un secteur privé concurrentiel amènent une forme de didactisme.
Mais quelque chose commence à se passer lorsque Marie-Lou prend le tramway. Déjà parce que c’est le moment révélant que le cinéaste n’a pas choisi le Paris touristique prisé des cinéastes étrangers tournant dans l’hexagone. Et ensuite parce que c’est de là que part la première rencontre avec Mari. Le film va plus tard retrouver une de ces représentations théâtrales décisives sur les enjeux du récit habituelles chez le Japonais (et commencer à décoller). Des enjeux cette fois-ci non seulement humains mais aussi politiques.
Puis ce sont Marie-Lou et Mari qui vont déambuler dans le quartier Bibliothèque François Mitterrand. Un dialogue en forme de partie de ping pong linguistique au cours duquel la Française s’exprimera parfois en japonais et son interlocutrice lui répondra parfois dans la langue de Molière, retrouvant une partie du terrain arpenté dans Drive my car. Deux femmes se découvrent des ressemblances, voient une amitié se construire immédiatement, discutent capitalisme et désir de réhabiliter l’utopie.
Une amitié qui va donner un nouvel élan à la volonté de Marie-Lou de mettre en place malgré les obstacles son projet d’humanitude dans son EHPAD. Une amitié qui va aider Mari dans sa phase de cancer terminale, notamment parce qu’elle va devenir partie prenante du projet d’utopie miniature de sa meilleure amie.
En regagnant l’EHPAD, en étant par la force des choses moins centré sur les rapports entre Mari et Marie-Lou, le film ne retrouvera sa meilleure inspiration que de manière épisodique, par exemple lors du périple nippon de Mari et de Marie-Lou. On comprend en outre que le cinéaste veuille prendre le temps de montrer la mise en œuvre du projet de Marie-Lou (au travers du regard, du toucher et de la réorganisation du service) mais le film devient alors beaucoup trop long. Reste quand même une fin assez touchante… autour de l’amitié des deux femmes.
S’il y a suffisamment pour maintenir le film à flots, on pourrait craindre que, s’il venait à poursuivre dans cette voie du film essai/tentative de construction de projet politique, Hamaguchi ne sombre dans les impasses artistiques qui ont perdu un Godard sur la durée. Mais le travail récent du cinéaste a montré qu’il construisait chacun de ses projets comme une proposition de cinéma distincte de celles qui le précèdent.
On se dira en attendant que le Prix d’interprétation féminine cannois attribué conjointement aux deux actrices principales était plus que légitime tant le meilleur du film repose sur leur interaction et leur alchimie. Une alchimie reflétant l’amitié des personnages qu’elles interprètent : une sensation de se ressembler, d’avoir quelque chose de puissant en commun sans avoir besoin de chercher à connaître beaucoup sur l’autre.
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Ordell Robbie
