« Ce que nous sommes » de Nora Bossong : la part de nous dans le désastre

Dans Ce que nous sommes, Nora Bossong explore la responsabilité individuelle face à la montée du nazisme. À travers un homme pris dans ses contradictions, elle raconte les renoncements, les aveuglements et les compromissions qui font basculer une société. Un roman exigeant et troublant sur notre part dans le désastre.

Nora Bossong
© Heike Steinweg

Berlin, 1919. Hans et Hellmut, camarades d’école, deviennent amis. Hans tombe amoureux d’Hellmut, lui-même épris de sa belle-mère Magda, âgée de seulement dix-neuf ans. Il est loin de se douter du rôle que cette femme jouera dans sa vie. Lorsque Hellmut disparaît, Hans se rapproche de Magda et leur liaison se poursuit jusqu’à ce qu’elle rencontre son futur mari, Joseph Goebbels.

« Sur la grande scène de l’histoire mondiale, j’aurai joué un rôle de figurant, celui de l’homme qui tint si mal compagnie à Magda Quandt qu’elle en devint Magda Goebbels. »

Nora Bossong s’inspire largement de la vie de Magda Goebbels, épouse du ministre de la Propagande de Hitler et figure emblématique du national-socialisme. Avant de devenir la « première dame du Reich » et l’incarnation de la mère aryenne idéale, Magda a connu plusieurs vies et plusieurs identités : Behrend, du nom de sa mère, Friedländer, après son adoption par un beau-père juif, puis Quandt du nom de son premier mari, un riche industriel dont elle divorce en 1929.

Ce que nous sommes

Pourtant, Magda Goebbels n’est pas véritablement le personnage principal du roman. Nora Bossong invente Hans et en fait le narrateur à la première personne, c’est lui qui est au cœur du récit. Inspiré d’un épisode évoqué dans les mémoires d’Auguste Behrend, la mère de Magda Goebbels, il devient celui dont le regard accompagne l’ascension de Magda, de 1918 à 1944.  À travers lui, elle ne raconte donc pas seulement le destin d’une femme qui se compromet avec le nazisme, mais celui d’un homme qui, lui aussi, observe, s’accommode et se compromet. Comme si Magda était un écran de projection illustrant le déclin de la République de Weimar et le triomphe du nazisme.

« J’étais en proie à cet attrait confus, ce vertige qui nous saisit face au gouffre où nous nous jetons avec d’autant plus d’abandon qu’il nous terrifie, nous heurtant au cours de notre chute à nos forces intérieures les plus effroyables. »

Nora Bossong ne choisit pas la facilité en confiant la narration à Hans. C’est un personnage peu attachant, ramenant tout à lui, enfermé dans son amour impossible pour Hellmut même après la mort de ce dernier, et sa fascination pour Magda Goebbels, sa beauté et son mystère. Mais c’est justement ce qui fait la singularité du roman : être raconté par un homme ambivalent, qui continue à fréquenter Magda Goebbels tout en se torturant l’esprit en se demandant comment il aurait pu la détourner du nazisme ; un homme menacé en raison de son homosexualité mais qui continue de servir un régime qui persécute ses semblables ; un opportuniste exécutant d’un système politique criminel sans être convaincu par lui.

« Les Allemands ont oublié la démocratie aussi vite qu’un mot de vocabulaire de leurs années d’école. »

Les marqueurs historiques sont très présents pour permettre de situer les différentes étapes familiales, relationnelles, professionnelles de la vie de Hans, mais ils sont surtout là pour dépeindre les changements progressifs auxquels les personnages ne peuvent résister. En entrelaçant les trajectoires de Magda et de Hans dans la tourmente de l’Histoire et pose la terrible question de ce que nous choisissons de faire ou de ne pas faire, et de jusqu’où sommes-nous responsables de ce que nous laissons advenir.

Ce que nous sommes est un roman ambitieux, parfois exigeant, avec des personnages qui restent volontairement hermétiques, ce qui peut déstabiliser. Très cérébral, il privilégie la réflexion à l’émotion pour sonder avec finesse les soubresauts politiques d’un pays et d’une société.
Rien n’est fait pour rassurer le lecteur. Il reste constamment au plus près des nazis, confronté à la veulerie de Hans, qui n’aborde jamais frontalement la Shoah. Nora Bossong interrompt même son récit avant la chute du Reich et le suicide de la famille Goebbels, lui refusant ainsi la catharsis morale d’un dénouement qui permettrait de refermer l’Histoire avec le sentiment que justice est faite.

Car ce qui l’intéresse est ailleurs : dans la lente dégradation d’une démocratie, dans les accommodements, les aveuglements et les renoncements ordinaires par lesquels des individus finissent par devenir les rouages d’un système criminel. Une manière troublante et glaçante de nous rappeler que les dictatures ne naissent pas seulement des grands bouleversements de l’Histoire, mais aussi de tous ceux qui, jour après jour, choisissent de ne pas voir, de ne pas agir ou simplement de s’accommoder.

Marie-Laure Kirzy

Ce que nous sommes (Reichskanzlerplatz)
Roman de Nora Bossong
Traduit de l’allemand par Rose Laborie
Editeur : Les Escales
352 pages – 23€

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