La britannique Elanor Moss accepte ici d’entrouvrir la porte. Enfance, littérature, personnages et création : quelques pistes pour éclairer une artiste qui préfère laisser une part d’ombre derrière ses chansons. Son magnifique premier album, The Knife The Needle, s’éclaire d’un jour nouveau sans rien perdre de son trouble et de ses énigmes.

Qui est donc Elanor Moss ? Derrière les chansons de The Knife The Needle, leurs personnages cabossés, leurs histoires à demi effacées et cette voix qui semble toujours nous parler depuis une pièce voisine, la jeune Anglaise cultive une étrange part d’ombre. On aimerait savoir d’où viennent ces histoires, qui sont ces êtres qu’elle fait surgir, ce qui se cache derrière cette musique aussi délicate qu’inquiétante. Alors, forcément, on a eu envie d’aller voir un peu plus loin. De pousser la porte, de soulever un coin du voile et de dévoiler un peu le mystère de la dame. Elanor Moss nous parle ici de son enfance dans le Lincolnshire, de littérature, de vieilles guitares, de ses personnages et de la longue naissance de The Knife The Needle. Elle accepte de raconter, mais sans tout expliquer. Et c’est peut-être aussi bien ainsi.
Benzine : Elanor Moss, vous avez récemment sorti votre premier album solo, The Knife The Needle. On sait encore très peu de choses sur vous. Vous êtes née dans le Lincolnshire, à l’est de l’Angleterre. À quoi ressemblait votre enfance, et de quelle manière est-elle encore présente dans votre musique et votre façon d’écrire des chansons ?
Elanor Moss : J’ai grandi dans une famille catholique très pratiquante, avec une mère américaine, un père britannique, cinq frères et sœurs, quatre chats et un chien. Nous vivions dans une vieille ferme et nous partagions tous les mêmes chambres. Quand il pleuvait, il fallait placer des casseroles sous les fuites du toit. Mon père enseignait la littérature anglaise et rédigeait sa thèse de doctorat quand j’étais toute petite. Ma mère nous a fait l’école à la maison pendant une partie de notre primaire et cousait des patchworks. J’aimais les chevaux et je passais autant de temps que possible dehors, avec ceux de nos voisins. Mon père compose de la musique pour guitare classique et a même enregistré quelques albums, bien qu’il ne les ait jamais sortis. Il nous écrivait aussi des histoires, dont l’une s’appelait Grimwold, qu’il nous lisait quand nous étions enfants. C’était sombre et fantastique. Nous adorions ça. Le catholicisme a profondément marqué une grande partie de mon expérience et, même si je ne pratique plus aujourd’hui, je pense que tout cela a influencé de manière intéressante ma façon d’évoluer dans le monde.
Benzine : Il y a quelque chose de presque instinctif dans votre rapport au folk, ce langage musical que vous avez choisi pour vous exprimer. J’ai lu, en préparant cet entretien, que lorsque vous étiez enfant, vous vous réunissiez avec votre famille pour chanter de vieilles chansons traditionnelles.
Quelle place la musique occupait elle dans votre famille ?
Elanor : Comme je le disais, mon père joue de la guitare et compose pour cet instrument. La musique faisait toujours partie, presque naturellement, du tissu de notre vie familiale. Mes sœurs jouaient du piano et de la flûte, je jouais du violoncelle quand j’étais plus jeune, puis du violon. Tous mes frères et sœurs jouaient d’un instrument lorsque nous étions enfants, et ma mère chantait et jouait de la guitare dans son groupe religieux aux États-Unis lorsqu’elle était jeune. C’était une famille très musicale.
Benzine : Votre sœur Kate a joué un rôle important dans votre éducation musicale. Quelle influence a-t-elle eue sur vous ?
Elanor : Elle a huit ans de plus que moi, alors je l’ai toujours admirée et considérée comme le sommet du cool. Et elle était vraiment cool, tout en me prenant au sérieux — en tant que benjamine de quatre sœurs et plus jeune fille de la famille, cela comptait énormément pour moi ! Elle m’a fait découvrir plusieurs des filles les plus en vue de la musique contemporaine de l’époque, comme Imogen Heap et son autre projet Frou Frou, ainsi que Feist. Elle m’a aussi fait découvrir le premier disque de Kate Nash, Made of Bricks, ainsi qu’Avril Lavigne et Eye to the Telescope de KT Tunstall. Je me souviens avoir téléchargé illégalement des tonnes de ces chansons pour les mettre sur mon lecteur MP3. Elle a eu une énorme influence sur moi !
Benzine : Quels écrivains ou quels univers littéraires ont façonné votre imaginaire lorsque vous étiez enfant ?
Elanor : J’ai énormément consommé de littérature classique sous forme d’adaptations télévisées — à la maison, nous étions de grands amateurs des différentes adaptations de la BBC. Pride and Prejudice — la version avec Colin Firth, puis celle de Joe Wright —, différentes adaptations de Dickens, Jane Eyre, Lorna Doone… J’étais probablement trop jeune pour regarder la plupart de ces choses, mais j’aimais les costumes et la musique, et en grandissant, les histoires ont commencé à prendre une autre dimension. Quand j’étais toute petite, nous lisions aussi beaucoup de contes de fées, notamment les différents livres d’Andrew Lang. Narnia occupait également une place importante dans notre famille catholique.
Benzine : Je pense que pour comprendre votre musique, il faut parler de littérature, qui était présente dans votre maison bien avant que la musique ne devienne votre propre langage. Vous avez étudié la littérature anglaise et, avant même de commencer à composer, vous écriviez déjà des poèmes et des nouvelles. Quelle importance la littérature a-t-elle eue dans la construction de votre parcours artistique ?
Elanor : Je pense que la littérature a été mon principal point de contact en tant qu’artiste. Il y a quelque chose d’extraordinaire qui ne peut véritablement se produire que lorsque l’on lit quelque chose, que l’on écoute de la musique ou une histoire racontée à voix haute. Les images que l’on forme dans son esprit sont des images qui nous appartiennent. Pour imaginer une pomme, par exemple, il faut recomposer une image à partir de ses propres expériences et de ses propres rencontres avec des pommes. La pomme ne nous est pas montrée, il faut la trouver soi-même. Depuis l’obscurité de notre monde intérieur, on fait surgir une image à partir de tous les sens et de tous les souvenirs que l’on associe à la chose évoquée. Avec les formes visuelles, quelque chose de similaire se produit, mais avec les mots, il n’y a que vous et votre imagination qui faites le tableau.
La musique fait la même chose, mais le langage qu’elle utilise est non verbal. La musique possède cette capacité merveilleuse d’aller au-delà du langage et d’atteindre ce même endroit en nous où les images peuvent apparaître et les souvenirs être réveillés, mais elle le fait à partir d’un langage plus fragmenté, fondé sur les symboles et les associations. Pour moi, les deux réunis relèvent de la pure magie.
Benzine : Je pense qu’il est juste de dire, Elanor, que vous êtes autant une conteuse qu’une musicienne. Comment la littérature contribue-t-elle à expliquer la dimension narrative de vos chansons ?
Elanor : Ces dernières années surtout, j’ai développé un véritable intérêt et une grande admiration pour l’économie et la rigueur de la forme de la nouvelle. Les nouvelles, comme les chansons, disposent d’un espace très limité dans lequel l’auteur doit parvenir à faire naître une expérience complète chez le lecteur. Plus récemment encore, je me suis mise à consacrer davantage de temps à la poésie. Dans la poésie, comme dans la grande prose, les mots ne sont pas des objets concrets. Ils sont fluides, et la manière dont ils sont organisés sur la page influence leur sens autant que le mot lui-même. Les mots peuvent être des choses lumineuses, et je suis toujours attirée par ce qui me donne la sensation de comprendre un mot pour la toute première fois.
Benzine : Quel âge aviez-vous lorsque vous avez vraiment commencé à écrire vos propres chansons ?
Elanor : J’avais dix-huit ans et j’étais en première année d’université.
Benzine : D’où venait la guitare que vous utilisiez à vos débuts ? Et pourriez-vous expliquer ce qu’est un accordage ouvert, et comment vous l’utilisez dans vos compositions ? Quelle était sa relation avec votre père ?
Elanor : Je jouais sur la guitare American Guild rouge coq des années 1970 de ma mère. Un accordage ouvert consiste à accorder une guitare de manière à ce que, lorsque vous grattez les cordes sans en presser aucune, elles produisent directement un accord. Quand j’étais petite, mon père laissait souvent les guitares en accordage ouvert en Ré. Ce sont des accordages très indulgents, avec lesquels il est facile de créer de belles progressions d’accords et des sonorités inhabituelles.
Benzine : Pourquoi décririez-vous votre musique comme puisant à la fois dans des influences britanniques et américaines ?
Elanor : J’ai une très grande affinité avec ces deux endroits. J’ai grandi en Angleterre, où mon père est né, mais j’ai également beaucoup voyagé aux États-Unis et j’y ai de la famille. J’ai la double nationalité.
Benzine : Lorsque l’on parle de votre musique, on cite souvent des artistes comme Vashti Bunyan ou Nick Drake. Quels éléments rapprochent votre musique du folk traditionnel, et de quelle manière s’en éloigne-t-elle ?
Elanor : Ce n’est qu’après avoir déjà sorti de la musique que j’ai découvert Vashti Bunyan et Nick Drake. Quelques personnes avaient fait le rapprochement, alors je suis allée écouter leur musique. En réalité, je ne considère pas ma musique comme si traditionnelle dans le genre folk. Ce disque s’oriente vers une certaine simplicité dans la forme et l’instrumentation, mais j’ai le sentiment que le contenu des chansons est beaucoup plus contemporain que traditionnel. Là où je me retrouve peut-être dans leur démarche, c’est dans l’idée d’essayer de saisir une certaine communauté d’expérience, même si je raconte mes histoires à travers le regard singulier d’un personnage. J’espère que plus on se rapproche d’une idée, plus elle peut paradoxalement s’élargir à nouveau et englober un cercle d’expériences plus vaste. Je puise beaucoup dans mon expérience de femme, par exemple, et même si je ne peux pas parler au nom de toutes les femmes, j’espère que beaucoup d’entre elles retrouveront cette communauté d’expérience en m’écoutant.
Benzine : Qu’est-ce qui rend votre musique si typiquement anglaise ?
Elanor : Peut-être un certain refus de se laisser emporter par l’émotion contenue dans les chansons au moment de les interpréter ? En studio, je tenais beaucoup à ce que, chaque fois que les interprétations commençaient à devenir trop dramatiques, nous revenions en arrière et réenregistrions. Je voulais que ces chansons pourtant très chargées émotionnellement soient interprétées de manière assez sobre, en laissant peut-être suffisamment d’espace pour que l’auditeur puisse s’y projeter. C’est peut-être ce qui donne à l’ensemble une partie de cette étrangeté britannique.
Benzine : Pouvez-vous revenir sur vos deux EP, Citrus (2022) et Cosmic (2023) ?
Elanor : Citrus a été ma première véritable expérience d’enregistrement pour ma propre musique. Je l’ai enregistré entre les confinements, dans le salon de Oli Deakin, à Londres, en venant de Leeds pour les sessions. Travailler avec Oli Deakin a complètement ouvert mon univers, à la fois en tant qu’artiste et dans ma volonté de faire de la musique une carrière plutôt qu’un simple passe-temps. Il enregistrait également le premier EP de CMAT à cette époque, et je me souviens avoir écouté ces chansons en me disant : Waouh. J’avais 21 ans et je n’écrivais des chansons que depuis trois ans. C’était une période très précieuse, où tout était une première fois, et où je me laissais peu à peu ensorceler par le processus de création musicale en dehors de ma chambre.
Peu après, ma musique est parvenue jusqu’à un manager musical par l’intermédiaire d’un ami d’un ami, et je suis entrée dans l’industrie musicale. Au moment où je sortais mon premier EP, j’ai commencé à travailler sur le deuxième à New York avec Oli. Ce fut une période difficile à bien des égards : j’étais submergée par cette nouvelle ouverture dans ma vie et j’avais le sentiment de ne plus avoir le temps de trouver mon chemin en tant qu’artiste, qu’il fallait arriver dans le monde déjà complètement formée. J’ai effectivement réalisé ce deuxième EP, mais cela a été difficile ! J’étais souvent en lutte intérieure avec moi-même. Cela a été suivi d’une pause de trois ans pendant laquelle je n’ai plus sorti de musique, et durant laquelle j’ai essayé de retrouver un rapport plus juste à l’écriture de chansons et à la création musicale.
Benzine : Vous aviez presque terminé une première version de The Knife The Needle avant de décider de tout recommencer depuis zéro. Qu’est-ce qui vous a fait comprendre que ce n’était pas encore le bon album ?
Elanor : C’était intuitif. Ça ne sonnait tout simplement pas encore juste.
Benzine : Avec le recul, considérez-vous le fait d’avoir dû recommencer l’album comme un échec, ou comme une forme de liberté pour laquelle vous avez dû vous battre ?
Elanor : Je considère le fait de recommencer comme une étape naturelle dans le processus de création de toute forme d’art. Cela ressemble à un premier brouillon incroyablement nécessaire, sans lequel je n’aurais pas pu trouver mon chemin vers la version finale !
Benzine : Qu’est-ce que le fait de recommencer The Knife The Needle vous a appris sur votre propre manière d’écrire des chansons ?
Elanor : Je pense que recommencer et écrire davantage de chansons pour l’album m’a appris à être courageuse dans le processus ! L’idée de faire un disque où tous les morceaux se ressemblent me rendait peu sûre de moi, mais lorsque j’ai regardé les disques que j’aime le plus de tous les temps, ils avaient tous quelque chose en commun : chaque morceau ressemble aux autres ! On appuie sur lecture sur le premier morceau et on entre dans un monde complet, et le sortilège ne se brise pas avant la dernière chanson. C’est certainement prendre un risque, mais c’est un risque que j’avais envie de prendre.
Benzine : Vous vous êtes retirée chez vos parents, dans les Highlands écossais. Pensez-vous que le paysage et votre environnement ont influencé le disque et, si oui, de quelle manière ?
Elanor : J’ai beaucoup écrit là-bas, mais nous avons en réalité enregistré l’album dans un studio analogique du Devon appelé Middle Farm Studios, lui aussi situé dans une région très rurale et vallonnée. Je pense que ces grands espaces ouverts m’ont donné beaucoup de place pour rêver.
Benzine : Vous avez décrit cette nouvelle version de l’album comme plus calme, plus étrange, plus anglaise. Qu’entendez-vous par là ?
Elanor : Je pense que je le dis assez littéralement. L’album ne devient jamais plus fort qu’un bruissement, et le fait qu’il refuse d’accélérer lui donne, je crois, une dimension plus étrange que la version précédente, qui comportait davantage de changements de tempo.
Benzine : Comment comprenez-vous le titre The Knife The Needle ?
Elanor : Je voulais l’appeler ainsi parce que j’ai le sentiment que ce titre englobe tous les thèmes qui apparaissent dans l’album : toute l’ombre et toute la lumière du fait d’être vivant, toute la violence inhérente et nécessaire à la vie, à la fois miséricordieuse et cruelle.
Benzine : Vos chansons commencent souvent par de minuscules détails du quotidien. Pourquoi pensez-vous être attirée par ces détails ?
Elanor : Je pense que ce sont des réalités tactiles et communes auxquelles chacun peut s’identifier, quelle que soit son expérience. Nous nous sommes tous assis à une table de cuisine, nous avons tous étendu du linge sur une corde à linge. C’est une manière de tendre la main à l’auditeur et de lui donner une porte d’entrée vers l’expérience que l’on cherche à raconter, je trouve.
Benzine : Écrivez-vous sur les relations pour essayer de les comprendre, pour les préserver, ou simplement parce qu’elles constituent un matériau narratif aussi fascinant ?
Elanor : Je pense que les écrivains écrivent sur ce qui les obsède ou les préoccupe. Pour moi, les relations sont une source de fascination inépuisable. Les autres, et les raisons qui les poussent à agir comme ils le font, me fascinent sans cesse. Nos tentatives — et souvent nos échecs — pour parvenir à nous atteindre les uns les autres me bouleversent profondément. Je ne pense pas avoir les réponses aux questions que j’aborde dans mes chansons, mais peut-être que les écrire est pour moi une manière de poser la question.
Benzine : The Knife The Needle est peut-être le reflet de votre rapport à la vie elle-même. L’album est à la fois insaisissable et fantasque. Pour quelqu’un qui l’écouterait distraitement, il pourrait sembler n’être qu’une succession de berceuses inquiétantes. Mais il se passe beaucoup plus de choses sous la surface : votre musique est peuplée de marginaux, d’individus tourmentés et d’histoires étranges. J’entends quelque chose du Tom Waits des débuts dans cette approche profondément humaniste. Vous reconnaissez-vous dans cette description ?
Elanor : C’est très beau — et oui, je reconnais cette approche dans ma manière de faire. Les marginaux, les individus tourmentés et les histoires étranges sont ce que j’aime lire, ce à quoi j’aime penser et ce que j’aime observer dans le monde. Je crois que, d’une certaine manière, les marginaux sont toujours les personnages auxquels on peut le plus facilement s’identifier. Nous avons tous un marginal en nous, un autre honteux que nous essayons de ne pas reconnaître. Peut-être que si nous parvenons à trouver de l’empathie pour ces Autres à travers l’art, nous pouvons faire la paix avec le marginal qui habite notre propre cœur. Et inversement !
Benzine : Certaines chansons de The Knife The Needle abordent des sujets profondément douloureux — je pense notamment à Sarah Waiting in the Car ou Louise. D’où vous est venue l’idée de Sarah Waiting in the Car ?
Elanor : L’idée est venue en écrivant. Les images et les mots des premiers couplet et refrain sont venus très facilement, puis je me suis retrouvée bloquée. Finalement, j’ai emmené les personnages de l’histoire dans la cuisine et je les ai fait coucher ensemble. Puis ce qui est venu ensuite dans l’écriture a rendu l’histoire plus ambiguë, au point que je ne savais plus vraiment quelle était la nature de leur relation, ni même où ils en étaient l’un avec l’autre, ni si elle était violente ou non. Cela a même rendu ambigu le moment où ils couchent ensemble : est-ce que cet acte était du sexe ou quelque chose de plus sombre ? Une fois que j’avais moi-même compliqué les choses, je n’avais plus envie d’en clarifier le sens, ni la morale de la chanson, mais plutôt de la laisser ouverte à l’interprétation et, par conséquent, assez inconfortable. C’est quelque chose que j’aime beaucoup dans l’écriture de Raymond Carver, et j’espère parvenir un jour à atteindre quelque chose de similaire dans mon propre travail.
Benzine : Qu’aimeriez-vous que les auditeurs comprennent de Louise ?
Elanor : Que les cycles peuvent être brisés, que les êtres humains sont imparfaits, et que ce n’est pas grave.
Benzine : Si vous pouviez poser une seule question aux personnages de vos chansons, quelle serait-elle — et que pensez-vous qu’ils répondraient ?
Elanor : D’où venez-vous ? Et je pense qu’ils répondraient : Je ne sais pas.
Benzine : L’album est très dépouillé, mais il est également porté par des arrangements sublimes. Aviez-vous ces couleurs instrumentales en tête lorsque vous écriviez les chansons, ou bien les morceaux ont-ils changé de forme au fur et à mesure du développement des arrangements ?
Elanor : Non, pas du tout. Matthew Herd a écrit les arrangements de cinq de mes chansons pour un concert à Londres, et nous avions décidé ensemble de l’instrumentation. Nous aimons tous les deux beaucoup Judee Sill, qui nous a donc servi de référence importante. J’étais curieuse de savoir ce que cela allait donner. Puis Matthew a livré les arrangements avec une telle empathie brûlante pour la musique qu’ils semblaient être la seule manière possible de présenter les chansons, en dehors d’une interprétation en solo.
Benzine : Pourquoi avez-vous senti que les cuivres — notamment le saxophone et le bugle — convenaient particulièrement à cet album ?
Elanor : Je pense qu’il y a quelque chose de tellement chargé de désir et de mélancolie dans ces instruments, et qu’ils sont si proches du souffle, surtout lorsqu’ils sont joués avec autant de délicatesse. Ils ont immédiatement donné à l’album une véritable personnalité.
Benzine : Il y a quelque chose de presque tactile dans le son du disque : on entend la guitare, les silences, les respirations. Créer cette sensation d’intimité était-il une priorité lors de l’enregistrement ?
Elanor : Absolument. Nous avons enregistré tous ensemble, en direct sur bande, dans une seule pièce, et nous voulions nous assurer de n’utiliser que des prises live. Nous voulions vraiment essayer de permettre à l’auditeur d’être assis dans la pièce avec nous.
Benzine : La littérature et votre amour de la narration occupent une place importante dans votre univers artistique. Pensez-vous que vos futures chansons raconteront toujours des histoires, ou êtes-vous tentée d’aller vers quelque chose de plus abstrait ?
Elanor : Je suis certaine que la littérature continuera à avoir une grande influence sur moi, même si je sens que je vais continuer à étirer et à repousser ma relation aux mots et la manière dont ils se rapportent à la musique. Je suis assez impatiente et j’ai toujours envie d’essayer de nouvelles choses, alors nous verrons bien !
Propos recueillis par Greg Bod le 14 septembre
The Knife The Needle est sorti le 21 août 2026 chez Merge Records.
Un grand merci à Manon L’Huillier pour l’organisation de cet entretien et à Elanor Moss pour sa disponibilité.
