La Danoise Agnes Obel poursuit la réinvention de son univers amorcée avec Myopia (2020), avec ce sixième album, The Meaning of Flowers. Là où l’on pouvait lui reprocher une écriture parfois trop sage, la musicienne délaisse progressivement l’évanescence pour laisser surgir une personnalité plus fantasque, audacieuse et imprévisible. Une manière de faire vaciller la beauté sous contrôle qui caractérisait jusqu’ici sa musique.


Il en va de même du jugement que l’on porte sur une œuvre artistique, sur un disque. Notre regard change parce que nous vieillissons, que nous mûrissons et que nos perceptions se transforment. Il évolue aussi à mesure que s’élargit notre compréhension d’une œuvre et que se dessine la cohérence d’un parcours artistique. Ce que l’on n’avait pas su entendre hier peut soudain trouver un écho quelques années plus tard. Une œuvre ne reste jamais tout à fait la même, parce que nous ne sommes plus tout à fait les mêmes pour la recevoir.La constitution d’une œuvre est d’abord le fruit d’un parcours humain fait de choix, de contradictions, d’hésitations, d’accidents et parfois de drames. Elle se construit dans le temps, au gré des expériences, des rencontres et des bouleversements qui façonnent celui ou celle qui la crée.
Malheureusement, les chroniqueurs et les critiques que nous sommes sont souvent pris dans l’urgence des calendriers de sortie. Nous devons parfois nous prononcer avant même qu’un disque ait eu le temps de prendre chair, de respirer et de révéler toutes ses ramifications. Nous évaluons ce qui se présente à nous dans l’instant, sans toujours pouvoir mesurer ce que le temps et l’écoute répétée révéleront de sa profondeur.
Ce que je reprochais autrefois à l’Agnes Obel d’Aventine (2013), c’était la crainte d’une absence de prise de risque, la peur de la voir incapable de s’extraire d’une certaine image iconique, de cette forme d’évanescence qui semblait alors la définir. C’était sans compter sur la capacité de la Danoise à se remettre en question.Non que je n’aie jamais cru la musicienne capable de signer un grand disque. Chacun de ses albums s’était révélé passionnant, mais il semblait manquer ce soupçon de folie, cette volonté de sortir des cadres, jusqu’à Myopia (2020), qui marque assurément un tournant dans sa carrière. À juger dans l’immédiateté un chapitre d’une histoire, on oublie parfois qu’il s’inscrit dans une évolution plus vaste. Philharmonics (2010) et Aventine (2013) constituaient les premières étapes de la naissance d’un langage. C’est peut-être dans le passage de l’un à l’autre que résidait le malentendu, cette impression d’un certain immobilisme. Dès Citizen of Glass (2016), on aurait pourtant dû comprendre que sa musique s’éloignait progressivement du caractère contemplatif dans lequel on avait voulu enfermer la musicienne. Agnes Obel y malaxait déjà l’inconfort et l’ambiguïté, fissurant les contours de ses compositions pour laisser apparaître quelque chose de plus trouble et de plus imprévisible.
