Vous n’avez jamais entendu quelque chose comme ce que propose PISS sur son premier album, ni musicalement puisqu’on atteint ici les limites de l’extrémisme, ni émotionnellement puisque l’album parle avec une audace absolue des violences sexuelles faites aux femmes. L’OVNI incontournable de 2026.

La première chose qui frappe (et fort) quand on se lance dans l’écoute de you made me / skin on linen, le premier album – paru chez Sub Pop – de PISS, le nouveau groupe canadien qui fait sensation (après Angine de Poitrine, mais dans un registre bien différent !), c’est la voix de Taylor Zantingh, la chanteuse : dès sa première apparition dans i wanted to be a singer, la seconde piste de l’album, elle nous prend littéralement à la gorge. Taylor hurle, vocifère, semble perdre le contrôle de ses émotions. Mais derrière cette agressivité presque insoutenable, c’est une vulnérabilité profonde qui transparaît, qui nous bouleverse.
Ces cris sont la manifestation d’une souffrance, d’une colère, qui ne parviennent pas à s’exprimer autrement. D’ailleurs, le projet de Taylor est exposé le plus clairement du monde sur ce titre : « I don’t know if writing about violence is helping me / Am I helping you? / … / I keep trying to make my pain mean something / I spent my life trying to turn my pain into something useful / I spent my life trying to turn my pain into something beautiful » (Je ne sais pas si écrire sur la violence m’aide / Est-ce que je vous aide, vous ? / … / Je continue d’essayer de donner un sens à ma douleur / J’ai passé ma vie à essayer de transformer ma douleur en quelque chose d’utile / J’ai passé ma vie à essayer de transformer ma douleur en quelque chose de beau).
Il n’est pas inutile de présenter PISS : c’est un tout jeune quatuor originaire de Vancouver, formé de Taylor Zantingh, Tyler Paterson à la guitare, Gavin Moya à la basse et Garreth Roberts à la batterie. Apparu en 2024, il s’est forgé une réputation rapide grâce à des performances live aussi radicales que fascinantes. Sa musique, à la frontière du punk hardcore, du noise-rock, de la poésie et de l’art contemporain, est réellement éprouvante, pour les oreilles comme pour les nerfs, mais encore plus sans doute pour l’âme.
You made me / skin on linen traite intégralement du sujet des violences sexuelles contre les femmes. Sa construction est inhabituelle : quinze séquences, sur une trentaine de minutes, alternant chansons d’une brutalité extrême, généralement très courtes (hormis la conclusion de l’album, i keep trying to change the ending, un long effondrement / délitement de plus de 6 minutes), et interventions parlées, accompagnées de collages sonores. Il s’agit de donner ainsi la parole à des figures de la pensée féministe, parmi lesquelles Andrea Dworkin, Toni Morrison, la philosophe française Manon Garcia, qui évoque l’affaire des viols subis par Gisèle Pelicot, ou encore Vikki Reynolds. Toutes abordent, sous des angles différents, les violences sexuelles, la domination masculine et leurs conséquences sur les femmes. La réussite de PISS est précisément de faire de ces différents éléments un « tout » artistique et cohérent. Les interventions parlées participent pleinement à la construction des morceaux, élargissent leur perspective et inscrivent l’expérience personnelle de Zantingh dans une histoire collective des violences faites aux femmes : l’album est une construction artistique, où les témoignages, les réflexions théoriques et les déflagrations musicales se répondent.
Musicalement, PISS ne recherche pas la diversité : les guitares (plus qu’) abrasives, la basse qui gronde et la batterie martyrisée construisent un environnement d’une intensité quasiment constante. On peut penser à nos chouchous de Gilla Band pour cette manière de transformer le bruit en matière musicale, mais PISS privilégie une expression plus directe, moins « intellectuelle » que les Irlandais. Des morceaux comme time loop at hot slit ou there was a door sidèrent par leur urgence absolue, mais c’est l’insoutenable blocking a scene you can’t remember, avec son ralentissement presque slowcore, qui atteint des sommets d’inconfort, voire d’horreur (avec ses « cut, again » interrompant la description des abus vécus – sans doute – par Gisèle Pélicot, mais aussi par des milliers d’autres femmes, et de leur impact destructeur), démontrant que le groupe sait également utiliser la retenue pour décupler son impact.
Mais même lorsque la musique est totalement déchaînée, il y a la voix de Zantingh, qui oppose au chaos une évidente fragilité humaine : derrière la fureur, il s’agit de révéler la blessure. Oui, l’engagement politique est extrême : Rote Zora est la lecture sur un background musical hardcore de pages écrites par des militantes du groupe féministe radical allemand Rote Zora, et constitue un appel sans équivoque à la violence comme forme de résistance admissible, ce qui peut choquer (… les hommes, surtout). Mais le projet de you made me / skin on linen, c’est de tenter de donner une forme artistique à ce qu’une femme a vécu, sans prétendre pour autant que cette « transformation en Art » suffise à la guérir. On ne propose ici ni consolation facile ni récit rassurant de reconstruction. La souffrance demeure.
Juste avant le passage à Paris de PISS, dans le cadre du festival Pitchfork Avant-Garde, on imagine sans peine à quel point cette musique, déjà éprouvante sur disque, doit prendre sur scène une dimension encore plus saisissante. On a hâte de découvrir ça.
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Eric Debarnot
PISS – you made me / skin on linen
Label : Sub Pop Records
Date de parution : 30 octobre 2026
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