Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, On Fire, peut-être l’un des albums les plus déchirants de la fin des années 80, signé par un trio de Boston qui prend le contre-pied de ce qui l’entoure. Une combustion lente, sans fumée, presque sans cris. Une mélancolie presque joyeuse, nécessaire.

On Fire est l’un des seuls albums de cette série que je n’ai pas écoutés à leur sortie. À l’époque, la musique que j’écoutais était soit triomphalement synthétique, sonnant comme une salle de bain carrelée, soit mystiquement dépouillée. Pas ce genre de pop à guitares un peu évanescente, que je trouvais un peu molle et sans intérêt. Sans compter que l’objet lui-même n’avait pas grand-chose d’attirant : cette couleur, cette tristesse iconographique… J’avais d’ailleurs aussi snobé le premier album du groupe (Today, sorti en 1988), insensible à cette transformation barthésienne de la très classe Ford Galaxie 500 en geste artistique. Très Harvard, trop Harvard ça — Dean Wareham (chant et guitare), Naomi Yang (basse) et Damon Krukowski (batterie) étaient d’anciens étudiants de cette glorieuse institution ! Réflexion faite… Et là… je me suis rendu compte que cet album est une merveille. Pas totalement égal, pas parfait, mais musicalement si beau, simple et délicatement désespéré.
Prenez Isn’t It a Pity, la reprise du morceau de George Harrison qui clôt l’album. Elle semble faite pour eux : l’original est déjà lent, déjà triste, tourné vers le regret, mais est presque trop réflexif. Le groupe, en changeant peu finalement, transforme radicalement le morceau. Ce qui était quand même une chanson d’un ex-Beatle devient quelque chose de fantastique. Le son est évidemment différent, moins doux et plus acéré, moins plat et plus dynamique. Galaxie 500 conserve la simplicité de la chanson et la dénude, avec l’orgue de Mark Kramer — qui a produit l’album — en plus, et en propose une version bien plus bouleversante que l’original. L’effet est aussi produit par la vie de la voix de Dean Wareham : haute, légèrement tremblante, elle semble hésiter, souvent sur le point de se casser. Elle n’a pas l’air particulièrement remarquable et pourtant… comme le fil d’une toile d’araignée, elle paraît beaucoup trop mince pour soutenir ce qu’elle soutient. Elle tient l’album. On se rend compte de son importance quand c’est Naomi Yang qui chante, sur Another Day. Ce changement de voix suffit à modifier la lumière. Après les élans de Wareham, elle paraît plus proche, plus calme, presque confidentielle. Une ritournelle fatiguée, un jour de plus qui ressemble au précédent mais n’est pas tout à fait le même. Le groupe raconte la même histoire, d’une autre voix.
À l’autre bout, au début donc, de l’album on trouve Blue Thunder. En écoutant le morceau, on comprend ce que peut être ce tonnerre bleu, un tonnerre qui ne gronde pas, qui ne fait pas un bruit effrayant, qui dévaste en douceur et en lenteur. C’est ce que fait le morceau, doux et suspendu, chanté du bout de la voix, tout en accords qui résonnent et en guitares qui cascadent. Quelques mots seulement — une autre caractéristique de l’album, cette rareté des paroles — suffisent à installer une ambiance douce et mélancolique, puis le morceau prend de l’ampleur. Quand Dean Wareham se met à répéter « I’ll drive so far away », sa voix monte, se tend, et la guitare prolonge cet élan. On était tranquillement installé dans une chanson ; on se retrouve avec l’envie de partir, de tout quitter avec cette chanson dans les oreilles. C’est là que l’on mesure l’importance de Mark Kramer. La réverbération prolonge les instruments, leur donne de la profondeur, permet à ce petit groupe d’occuper un espace considérable.
Entre ces deux morceaux, Galaxie 500 déroule des histoires très personnelles, des tranches de vies minuscules. Minuscules et un peu pathétiques. Sur Tell Me, Wareham demande un dernier compliment, rappelle qu’il a payé les verres, même ceux des amis de la personne à qui il s’adresse, et voudrait qu’elle se mette un peu à sa place. Une comptabilité sentimentale, tristement mesquine. Strange parle du désespoir désabusé de Dean Wareham, complètement perdu devant le spectacle des gens dans un drugstore : il boit son Coca, mange ses Twinkies, et regarde les gens… Mais pourquoi ? se demande-t-il. « Why’s everybody acting funny? / Why’s everybody look so strange? / Why’s everybody look so nasty? / Why’s everybody look so pretty? » Et il finit par se demander ce qu’il fait là et pourquoi il veut acheter toutes ces choses. Sur Snowstorm, c’est une tempête de neige qui arrive, la télévision qui s’affole et lui qu’on autorise à rentrer chez lui. Et sur When Will You Come Home, cinq minutes et vingt secondes de désespoir, Wareham répète une question rhétorique, « When, when will you come home? », comme s’il savait que la réponse ne viendrait pas et qu’il en était réduit à regarder le mur ou Kojak à la télé — « Watchin’ TV all alone / Watchin’ Kojak on my own / Staring at the wall » — et à attendre. Et Plastic Bird — une histoire d’oiseau en plastique gagné à une fête, offert, puis cassé et abandonné sur First Avenue.
La musique, sur tous ces morceaux, accompagne superbement les paroles. Des arpèges, souvent, mais rares et doux, quelques cymbales qui résonnent, des solos qui s’étirent — quelquefois plus blues. La basse de Naomi Yang soutient souvent la mélodie. La batterie est présente, mais discrète (ou l’inverse). On comprend combien les trois musiciens se complètent et s’équilibrent.
Une autre mention spéciale pour Decomposing Trees, certainement un des plus beaux morceaux de l’album. Encore ces arpèges, encore cette voix qui chante quelques mots d’une grande tristesse, « I walked upstream / And I sat in the mud / Life starts again / Watching trees decompose » : la décomposition comme source de vie. La batterie fait exploser le morceau avant de s’arrêter brusquement, le laissant suspendu… Le saxophone de Ralph Carney apporte un souffle nouveau, qui se mêle à la guitare.
On pourrait reprocher à l’album une certaine uniformité. Après tout, les morceaux empruntent souvent les mêmes chemins. Mais à mesure que l’on écoute, les différences deviennent plus sensibles : une inflexion de la voix, une ligne de basse, la manière dont la guitare laisse traîner une note. On finit par attendre ces détails. Et par trouver qu’ils suffisent.
Les rééditions en CD ajoutent notamment Victory Garden, Cold Night et surtout Ceremony, cover de Joy Division et New Order, dont la gravité s’accorde parfaitement avec le groupe. Mais l’album, tel qu’il est paru, se suffit à lui-même. Après Isn’t It a Pity, il n’y a rien à ajouter. Pas grand chose en tout cas : Galaxie 500 ne survivra pas longtemps à ce sommet. Le groupe se sépare en 1991 après un dernier album en 1990. Wareham ira fonder Luna ; Naomi Yang et Damon Krukowski continueront notamment en duo. On Fire reste, trente-sept ans plus tard. Un disque intemporel ? Cela dépend de ce qu’on entend par là : le son, ces guitares baignées de réverbération, cette production dans un studio new-yorkais, est bien de 1989. Mais cette façon de dire l’attente, le regret et la douceur, en prenant son temps, n’a pas pris une ride.
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Alain Marciano
