Des artistes se regroupent sur l’île de Poveglia, au large de Venise. Venus pour laisser libre cours à leur inspiration et participer à une étrange expérience, ils ne se doutent pas que l’île les attend avec impatience et appétit… Poveglia a toujours faim est un roman troublant et singulier, soutenu par une très belle écriture.

Avant de parler de Poveglia a toujours faim, il convient d’évoquer la maison d’édition qui accueille ce roman de Delphine Morelli. Il s’agit en effet du premier livre publié par 84 éditions, une maison que l’on peut considérer comme la petite sœur de Third éditions. Mehdi El Kanafi et Nicolas Courcier publient depuis 2015 de très beaux ouvrages sur la pop culture (jeux vidéo, cinéma, série, littérature). Au catalogue de Third éditions, on trouve donc des essais sur The Last Of Us, Silent Hill, Game Of Thrones ou The Leftovers pour ne citer que quelques œuvres très connues. Les deux hommes ont donc décidé d’aller plus loin dans la promotion de cette pop culture qu’ils aiment tant en publiant désormais de la littérature de l’imaginaire, du thriller, du fantastique, de la fantasy… Ajoutons enfin que les ouvrages publiés par 84 éditions, comme ceux de Third éditions, sont de très beaux objets. Le livre de Delphine Morelli se présente avec une épaisse couverture cartonnée, joliment illustrée, et dans un format peu standard pour un roman : 160 x 240 mm. Poveglia a toujours faim est donc un beau livre qui propose en outre une approche assez singulière du fantastique. Nous y reviendrons…
La petite île de Poveglia – qui existe réellement – se situe donc dans la lagune de Venise et elle a longtemps servi de zone de quarantaine où l’on enfermait les marins que l’on suspectait d’être infectés par la peste. Aujourd’hui, il ne reste plus que des vestiges du complexe hospitalier érigé sur place et de multiples légendes urbaines sont nées de ce lieu mal connu – ce qu’un rapide coup d’œil à l’article Wikipédia qui lui est consacré permet de vérifier. Delphine Morelli s’empare donc de ce lieu riche de potentialités fantastiques et en fait un véritable personnage, comme le suggère la personnification proposée par le titre.
Le roman débute par l’arrivée sur l’île d’un groupe d’artistes et de quelques techniciens et scientifiques. Ils ont été choisis par la Fondation, une mystérieuse organisation, qui leur a proposé de s’installer quelques semaines sur cette île, et de se couper du reste du monde afin de se consacrer pleinement à l’art. Filmés et enregistrés, les artistes doivent chercher « à réveiller les lieux par la création ». Il y a là une romancière en mal d’inspiration, un peintre qui cherche un nouveau souffle mais aussi une danseuse, et les trois membres d’un groupe de musique nommé Sang Royal. Mais ce qu’ils ignorent, c’est que Poveglia semble les attendre…
Ce bref résumé du point de départ de Poveglia a toujours faim ne rend pas pleinement compte de ce qui fait la singularité du roman. Certes, on comprend que le projet de Delphine Morelli est motivé par une réflexion sur l’art et la création. De fait, Poveglia a toujours faim s’intéresse à la question de l’inspiration : d’où vient-elle ? Pourquoi surgit-elle parfois, alors qu’elle se dérobe à d’autres moments ? Une œuvre d’art est-elle nécessairement le fruit d’un geste réfléchi, pensé ? Ou bien naît-elle au contraire de soubresauts inconscients ? La romancière s’intéresse en outre à l’emprise que le processus créatif peut exercer sur ceux qui ont décidé de se consacrer pleinement à leur art. On le voit, Poveglia a toujours faim refuse en quelque sorte de n’être qu’une énième histoire de lieu hanté et de fantômes. Et c’est cette originalité qui séduit en premier lieu.
Les lecteurs amateurs de littérature horrifique et de récits animés par de multiples rebondissements seront sans doute désarçonnés par ce roman qui choisit au contraire une forme de lenteur. Dès les premières pages du livre, on constate en effet que l’écriture de Delphine Morelli est très descriptive et qu’elle accorde une large part à l’étude des personnages et à leur perception de ce qui se joue sur l’île. Elle pénètre en eux et cherche à montrer comment Poveglia s’immisce dans leurs processus de création. La peur infuse donc lentement et Poveglia a toujours faim se révèle être un roman d’atmosphère autant qu’un roman psychologique. Ambitieux, le livre est porté par une belle écriture, très précise mais qui aime jouer sur l’ambiguïté. L’horreur est ici insidieuse, ce qui ne la rend pas moins effrayante, bien au contraire.
Il convient donc de saluer les qualités de ce roman original, qui manque peut-être de rythme sans que ce bémol ne puisse vraiment lui être reproché tant le projet de la romancière est cohérent. Mais il faut aussi saluer cette première publication de 84 éditions dont on suivra avec attention les prochains titres.
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Grégory Seyer
