Rumena Bužarovska dresse le portrait d’un quinquagénaire misogyne, paresseux et imbu de lui-même, dans un roman féroce, une comédie noire assez singulière, où il est aussi question de vieillesse et de solitude.

La plupart des romans mettent en avant des personnages plutôt sympathiques ou attachants. Dans le cas de Tony, c’est tout l’inverse. Ce garçon a tout du parfait loser. À 53 ans, il se rêve encore en musicien de rock plein d’avenir, se prend pour un séducteur, boit et fume comme un forcené et se montre particulièrement odieux, aussi bien avec ses proches qu’avec les femmes. Bref, Tony n’a vraiment pas grand-chose pour lui.
Il faut dire que Rumena Bužarovska ne ménage pas ses efforts lorsqu’il s’agit de dresser le portrait à charge du personnage principal de son nouveau roman. Dès les premières pages, alors qu’il séjourne en Grèce avec sa jeune compagne Tamara et le fils de celle-ci, Tony jauge les corps des femmes sur la plage, regrette les fesses trop plates de sa compagne, lorgne sur deux baigneuses et envisage même d’utiliser l’enfant pour attirer leur attention. L’homme est narcissique, misogyne, paresseux, lâche, convaincu de son charme et surtout doté de cette extraordinaire capacité à considérer que tout ce qui lui arrive est toujours, d’une manière ou d’une autre, de la faute des autres…
Et des choses, justement, vont lui arriver. À commencer par la mort brutale de Tamara dans un accident de voiture sur la route du retour des vacances. Un drame dont Tony parvient presque immédiatement à devenir, dans son esprit, la principale victime… non, décidemment, rien n’arrête ce type.
Heureusement, Rumena Bužarovska ne juge pas son personnage, et ne vient jamais expliquer au lecteur ce qu’il doit penser de lui. Elle préfère le laisse parler, se plaindre et raconter sa vie de raté. Tout l’humour du livre se trouvant dans le gouffre qui sépare l’image que Tony se fait de lui-même et celle que nous nous faisons de lui. Ce procédé donne certaines des pages les plus drôles du roman, car Tony est un imbécile, un vrai, capable de transformer chaque humiliation en preuve de sa supériorité et chaque échec en injustice personnelle.
Quant aux femmes, Tony ne les envisage presque jamais autrement qu’en fonction du service qu’elles peuvent lui rendre ou du désir qu’elles suscitent chez lui. Sa mère, ancienne enseignante cultivée, offre notamment un contraste assez savoureux avec ce fils qui semble avoir fait de l’ignorance, de la paresse et de l’autosatisfaction une véritable philosophie de vie. Et une fois que l’on a bien compris Tony, son narcissisme, sa misogynie et son éternelle mauvaise foi, certaines situations peuvent semblent un peu répétitives, d’autu que le personnage peut devenir vite lassant par tant de bassesse affichées au fil des pages.
Heureusement on rit beaucoup de Tony, de ce beauf intégral, parfois avec une certaine gêne, parce que sous le monstre de suffisance et de misogynie affleurent aussi des choses comme la peur de vieillir, l’incapacité à reconnaître ses propres échecs, la solitude et ce besoin désespéré de rester coûte que coûte au centre du monde.
Drôle, singulier et cruel, Tony réussit surtout à faire d’un type parfaitement détestable un étonnant personnage de roman et aussi une excellente porte d’entrée dans l’univers de la macédonienne Rumena Bužarovska.
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Benoit RICHARD
