Jean-Noël Orengo exhume Drieu la Rochelle, écrivain fasciste, antisémite, pour mieux disséquer ses paradoxes. Une plongée dans l’histoire d’un homme médiocre fasciné par l’absolu, portée par une prose incandescente.

Au rayon des écrivains collabos, camouflés dans l’étagère la plus ombragée des bibliothèques (si si, vous savez, celle placée sous les romans érotiques), Pierre Drieu la Rochelle fait partie des titulaires de l’équipe des auteurs maudits avec Brasillach, Rebatet, Céline et quelques autres. Pas sûr que ces hommes et chiens de paille des allemands bénéficient d’un album Panini. Après l’architecte d’Hitler (Vous êtes l’amour malheureux du Führer), Jean-Noël Orengo poursuit son jardinage dans le fumier de l’histoire. L’engrais est nauséabond mais ce roman est une merveille d’écriture dans un style incandescent. Il raconte un amour impossible et même si rédemption rime avec réhabilitation, il n’est jamais ici question de pardon.
Drieu s’est suicidé en 1945. Il a eu besoin de trois tentatives. Il a presque autant raté sa mort que sa vie. Jeune intellectuel, issue d’une petite bourgeoisie désargentée par son escroc de père, il se destine à une carrière de diplomate mais loupe son droit et son destin part de travers.
Il prend part à la première guerre mondiale, subit plusieurs blessures et y perd son meilleur ami. Il en sort traumatisé, le patriotisme revigoré mais le romantisme ébranlé par la boucherie industrielle. Dans les années 20, il fréquente le milieu surréaliste et ses premiers vers sortent de terre. Il penche alors à gauche mais dans les années 30, généralisant sa propre décadence à l’Europe entière, il succombe au fascisme, puis au nazisme, après avoir pourtant rejeté les accords de Munich.
Sa vie sentimentale n’est pas plus reluisante et elle habite ses romans. Homosexualité refoulée, feu follet avec les femmes qu’il suit dans les rues, abonné fidèle des bordels, valise vide mais bourses pleines. Un homme couvert de femmes mais qui n’avait pas de suite dans les idées. Ses écrits regorgent (chaudes) d’interrogations sur le désir, l’impuissance, excellent dans le coup de la panne, la souillure et l’identité masculine. Pas étonnant que Houellebecq salue sa plume.
La parole s’efface mais les écrits antisémites restent. Pourtant, le directeur de la NRF durant la période la plus noire, en 1943, sauvera de la déportation sa première femme juive, Colette Jeramec et ses deux enfants qui étaient internés à Drancy. Une femme qu’il n’aimait déjà plus au moment de leur mariage. Drieu avait surtout épousé son argent mais un lien complexe dont Orengo fait le coeur (brisé) de son roman, l’unissait à elle. Une femme à sa fenêtre mais des volets fermés. Sa seule rédemption.
Jean-Noël Orengo n’adoucit pas la légende du mal. Il en autopsie la complexité et les paradoxes. Il démontre qu’il faut réserver les mythes aux dieux, les hommes manquant trop de constance, dans le bien, comme dans le mal. Drieu était un homme médiocre assoiffé d’élite et d’amour absolu. Un peu comme son Gille (sans SS), personnage miroir d’un auteur dont les romans racontaient la vie. Drieu a fait son entrée en Pléiade il y a une dizaine d’année.
Je radote mais dans cette rentrée littéraire, aux intelligences parfois trop artificielles, la verve orengienne surpasse tout ce que j’ai pu lire.
J’ai glissé incognito quelques titres de Drieu dans le billet, petites coursives pour les initiés. Dans une maison, cela s’appelle une rochelle.
Olivier de Bouty

Drieu est un personnage qui s’ennuie. Les femmes, l’argent, les honneurs, les amis, le fuient car sans cesse il élargit ses rapports à la mort. Afin de mieux comprendre son existence, il expérimente tout les désastres et n’est pas médiocre de ce simple fait .