Roman court et poignant, La Nuit finit toujours par tomber raconte quelques heures dans la nuit d’une femme qui se bat pour elle et sa famille – un combat peut-être perdu d’avance dans une Amérique obsédée par le profit et le matérialisme. Willy Vlautin nous offre, une fois de plus, un très beau roman.

D’ici quelques décennies, lorsque nos descendants voudront savoir à quoi ressemblaient les Etats-Unis au début du XXIe siècle, ils pourront lire les romans de Willy Vlautin – comme nous lisons ceux de Balzac ou de Zola pour comprendre la société du XIXe. Toute l’œuvre de Willy Vlautin est consacrée à la peinture de son pays, et en particulier à celle des laissés-pour-compte, ceux que le fameux « rêve américain » a surtout tendance à broyer. Comme le dit l’un des personnages de La Nuit finit toujours par tomber : « N’est-ce pas ça, le rêve américain ? Entuber tous ceux qui nous gênent pour obtenir ce qu’on veut. » Terrible constat mais qui résume bien la situation de Lynette, l’héroïne du roman, hélas représentative d’une partie de la population américaine.
Lynette a une petite trentaine d’années. Elle vit avec sa mère et son frère trisomique, Kenny. Après une jeunesse chaotique, faite d’abus, de fugues, de mauvaises rencontres et d’addictions, Lynette a décidé de reprendre sa vie en main, pour elle mais aussi pour Kenny, qu’elle adore. Elle cumule deux petits boulots, a repris des études de comptabilité et économise chaque dollar afin que sa mère puisse obtenir un prêt pour acheter la petite maison dans laquelle ils vivent tous les trois. Située dans un quartier autrefois populaire de Portland, la maison attire bien des convoitises dans une ville où les loyers flambent et où la gentrification transforme peu à peu chaque coin de rue. Mais, et alors même que Lynette a enfin gagné la somme nécessaire pour prétendre à un prêt bancaire, sa mère renonce à son projet et entraîne Lynette dans une spirale infernale.
La Nuit finit toujours par tomber se concentre sur 48 heures dans la vie de Lynette – les heures qui suivent une terrible prise de conscience : loin de l’aider, sa mère va au contraire faire s’écrouler tous les projets pour lesquels elle a tant travaillé. Entrecoupé de retours en arrière qui retracent les grandes étapes de la vie de Lynette, le roman de Willy Vlautin est court, sans temps mort, même s’il réserve une bonne place à de longues scènes dialoguées, notamment entre Lynette et sa mère.
Presque construit comme un thriller, avec quelques passages particulièrement intenses, La Nuit finit toujours par tomber doit surtout être lu comme un double portrait : celui d’une jeune femme malmenée par l’existence et rongée par un mal-être qui l’a empêchée d’être heureuse, même quand le bonheur semblait enfin à portée de main ; et portrait d’une ville, Portland, métonymie ici d’une Amérique où les inégalités sont de plus en plus criantes. Pour survivre, Lynette doit en effet cumuler les emplois dans ces petites boulangeries à la mode, où d’autres viennent s’offrir un café et une viennoiserie avant de partir exercer des emplois grassement rémunérés – des salaires qui leur permettront d’acheter des biens et des terrains dans des quartiers d’où les autres sont chassés.
On pourra peut-être reprocher à Willy Vlautin d’avoir eu la main un peu lourde au moment d’imaginer tous les drames qui se sont abattus sur Lynette. Pour autant, son roman émeut à plusieurs reprises, jusqu’à son final où l’espoir se dispute à l’incertitude quant à l’avenir de Lynette.
Chantre d’une Amérique dans laquelle on lutte contre les injustices et les inégalités, Willy Vlautin construit donc une œuvre passionnante, qu’il décline en romans mais aussi en musique. Si l’on ne peut que conseiller l’œuvre littéraire de cet auteur, on recommande aussi son activité de musicien au sein des groupes Richmond Fontaine et The Delines.
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Grégory Seyer
