Avec L’Enfant grise, Grégoire Courtois, qui publie sous le pseudonyme de Tristan Saule sa série de romans noirs sociétaux Chroniques de la place carrée, change radicalement d’univers. Entre réalisme et fantastique, il explore le lien au vivant à travers l’enfance solitaire d’un garçon qui découvre une langue secrète de la nature. Un récit d’apprentissage poétique et étrange sur la mémoire, le temps qui passe et la perte de la magie de l’enfance.

C’est l’histoire d’un enfant solitaire qui passe de plus en plus de temps à explorer son jardin puis le bois environnant, qui observe les insectes un bâton à la main, joue avec les branches et les cailloux, se cache dans un thuya géant, s’enivre des effluves âcres d’un petit sapin argenté. Comme si la nature avait bien plus à lui offrir que n’importe lequel de ses camarades.
« Les filaments blanchâtres que j’avais remarqués l’année passée avaient repoussé et formaient maintenant un entrelacs dense et inédit. C’était un enchevêtrement de minuscules brins translucides qui paraissaient émerger du sol marron et façonner des amas plus ou moins compacts selon les zones. La chose la plus surprenante, c’était que les amas en question, les conglomérats blafards qui devaient être des racines ou quelque autre élément végétal dont le nom m’échappait, j’aurais pu le jurer, étaient agencés pour former des lettres de l’alphabet. »

Un jour, il découvre qu’il a un super pouvoir : percevoir les messages de la nature qui lui parle et le protège. Des fleurs violettes nocturnes qui s’ouvrent en plein jour, une nuée de papillons qui surgit pour en butiner le pollen et le sauve alors qu’un groupe de garçons allait s’en prendre à lui. Et puis apparaissent des racines qui dessinent des mots à même le sol et installent un dialogue avec le garçonnet. Jusqu’à ce qu’il se lie avec une mystérieuse fillette elle aussi en osmose avec le monde végétal, l’enfant grise.
Tout est vu à travers le regard du garçon. Ce n’est jamais simple pour un auteur de dire le regard plein d’émerveillement et d’enivrement de l’enfance qui découvre la nature. Tristan Saule parvient miraculeusement à le retrouver et à le retranscrire grâce à une qualité d’écriture qui imprègne le lecteur d’images puissantes et de sensations foisonnantes, d’odeurs, de couleurs qui semblent traverser les pages. Les passages racontant les aventures du garçon dans la nature et ses rencontres avec l’enfant grise sont exceptionnels avec leur poésie étrange qui peut faire penser à l’univers de Haruki Murakami.
Cette étrangeté persiste en fait durant toute la lecture. Tristan Saule avance en toute liberté narrative pour suivre la trajectoire de son personnage principal sur une dizaine d’années. Le récit oscille entre réalisme naturaliste et conte fantastique, trouvant un équilibre subtil entre les deux genres. Ce garçon que l’on voit grandir est un être anxieux, voire dépressif, harcelé, qui a du mal à se conformer aux codes sociaux. Il fuit progressivement le monde humain pour se réfugier dans un imaginaire surnaturel qui le détache encore davantage du réel et le laisse s’enfoncer dans son univers intérieur.
« Nous nous griffions aux branches, devions nous contorsionner pour réussir à nous y asseoir tous les deux, et l’odeur du petit sapin gris qui embaumait le fond de mon jardin nous paraissait désormais désagréable. Tout simplement, nous grandissions, et les choses aimées d’avant ne pouvaient plus être celles de maintenant. »
L’Enfant grise est avant tout un récit d’apprentissage, celui du passage à l’âge adulte, mais aussi un roman sur la mémoire et le temps qui passe. Que garde-t-on de son enfance lorsque l’on grandit ? Que reste-t-il de cette mémoire fondatrice, de ce monde où tout semblait encore possible ? Si Tristan Saule se montre parfois un peu trop explicatif lorsqu’il interroge le caractère mouvant et fragmentaire du souvenir, il construit un récit fascinant, fait de fragments et de temporalités qui se répondent. Une manière de dire, avec une étrange mélancolie, la douleur de perdre en grandissant la magie de l’enfance.
« J‘espère qu’il est encore là, enfoui quelque part, l’enfant que j’étais. Pour suivre le conseil de mon père. Me souvenir. Comprendre ce que je suis devenu. Mais le temps glisse entre mes doigts comme le flux d’une source. Les années se mélangent, mes souvenirs se morcellent. Nous ne sommes soumis à aucun cycle. Ce qui dort en nous ne peut être classé dans aucun ordre. Le futur donne des conseils au passé, tandis que le présent converse avec l’avenir en un bavardage chaotique et constant. »
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Marie-Laure Kirzy
