En s’attaquant à Carrie, Flanagan prenait le risque de se mesurer à l’un des films d’horreur les plus marquants de l’histoire du cinéma. Sa relecture du roman de Stephen King réserve de belles surprises, mais aussi une déception de taille… Attention, cette critique contient des spoilers !

L’annonce que Mike Flanagan, sans doute le meilleur adaptateur des œuvres de Stephen King à l’écran, allait s’attaquer à Carrie pour en tirer une série de huit épisodes a suscité bien des interrogations. Et quelques inquiétudes. Flanagan ayant toujours témoigné d’un profond respect pour l’œuvre de King, qu’allait-il faire à imaginer huit épisodes pour retranscrire une histoire aussi courte que le premier roman du Maître de Bangor ? Et, de toute manière, comment affronter à son tour un film aussi séminal que celui de Brian De Palma en 1976 ?
Et maintenant qu’on est devant le résultat de ce travail, même si King a officiellement validé le travail de Flanagan, le moins qu’on puisse dire, c’est que Carrie, la série TV, est « clivante » : elle conjugue en effet beaucoup de choses formidables, enthousiasmantes même, avec des décisions scénaristiques quasiment catastrophiques. Revue de détail, avec, inévitablement, des spoilers pour qui n’aurait pas encore regardé Carrie…
Commençons par ce qui fait la force indiscutable de la série : l’adaptation de Flanagan bénéficie de la qualité générale de ses interprétations, propose une lecture contemporaine forte, pertinente, et non simpliste du harcèlement scolaire, tandis que le format de huit épisodes de 50 minutes permet un développement psychologique passionnant des personnages. Pourtant, Carrie pèche cruellement par son choix d’introduire d’autres adolescentes dotées de « pouvoirs », et même une mystérieuse organisation décidée à éliminer la menace qu’elles représentent, faisant quelque part écho aux problématiques chères aux X-Men !
Flanagan a, en fait, profondément transformé le sens de l’histoire originale de King : il a transformé le récit – poignant, perturbant – d’une tragédie individuelle pour en faire une histoire d’émancipation, en modifiant radicalement la nature de son héroïne, et, « pire encore » le sens de sa vengeance. La Carrie de King – et de De Palma – est maladroite, marginalisée, incapable de s’intégrer dans un milieu scolaire qui la rejette depuis toujours. Sissy Spacek est dans le film une figure presque spectrale, dont la fragilité nourrit l’étrangeté. Ici, Summer H. Howell incarne une adolescente plus ouverte, intelligente, cultivée, curieuse et capable d’empathie. Son inadaptation au lycée où elle entre ne vient pas tant de sa personnalité que de son éducation, puisqu’elle a été élevée par ses parents « conspirationnistes », coupée du monde extérieur. Flanagan cherche à nous faire aimer sa Carrie avant de la conduire à la catastrophe annoncée. De Palma faisait aussi naître notre compassion, mais conservait l’ambiguïté inquiétante, voire effrayante, de son héroïne.
« Face à elle », Margaret White, sa mère, incarne chez King et De Palma, un fanatisme religieux absolu, très « américain », étroitement lié à la culpabilité sexuelle. Flanagan conserve cette dimension, mais lui donne une histoire personnelle plus développée, afin d’expliquer – voire de justifier – son comportement. Si la Margaret de Samantha Sloyan reste dangereuse, elle est aussi une femme vulnérable, prisonnière de ses convictions… mais également intelligente et capable, comme sa fille, de s’adapter très vite à la réalité du monde moderne.
Le personnage auquel Flanagan donne le plus de profondeur est celui de Chris, la principale persécutrice de Carrie : sa cruauté s’explique ici aussi par un environnement familial particulièrement destructeur (le divorce de ses parents, la personnalité toxique de son père, la ruine financière dans laquelle elle se trouve précipitée…). Grâce à ce changement essentiel de l’histoire, Flanagan peut aborder la question du harcèlement comme un problème sociétal – non seulement à l’école, mais, à cause des réseaux sociaux, dans le monde extérieur – où les responsabilités sont collectives, et pas simplement le fait de quelques individus malfaisants. Les épisodes centraux de la série, consacrés à ce thème, sont de loin les meilleurs de Carrie.

Si les derniers épisodes de la série sont, par contre, aussi frustrants, et gâchent partiellement le plaisir qu’on a pris jusque-là, c’est que, en donnant à Carrie une existence plus riche et un avenir possible, Flanagan lui a retiré sa puissance. Chez King comme chez De Palma, elle est à la fois une victime innocente et une meurtrière : c’est précisément cette contradiction, que rien ne vient résoudre, qui donne à son histoire sa dimension tragique. On peut juger que cette volonté de sauver un personnage, que King et De Palma condamnaient, est symptomatique des compromis artistiques et moraux de notre époque, où le courage d’une approche radicale de la fiction et de son sens fait de plus en plus défaut.
Notre déception est encore accentuée par le traitement de la fameuse scène du bal. Flanagan, sans doute conscient de l’impossibilité de rivaliser avec ce moment sublime du cinéma de De Palma, choisit de fragmenter la séquence, de multiplier les points de vue et d’introduire d’autres responsables du cataclysme, dédouanant ainsi partiellement Carrie du massacre. Le résultat est qu’il renonce à la formidable accumulation de tension et à la rupture émotionnelle brutale qui faisaient la force du film de De Palma. En évitant une confrontation perdue d’avance avec une scène devenue « définitive » dans notre imaginaire, il nous prive de toute sa puissance dramatique.
On pourrait dire que Flanagan avait huit heures pour raconter Carrie et son histoire, qui n’en avait nul besoin. Il en a profité pour enrichir brillamment tout ce qui se passe autour d’elle, et pour dresser ainsi un portrait convaincant de l’adolescence en 2026, mais il a perdu de vue ce qui rendait le destin de Carrie si traumatisant et si bouleversant.
Quant à la possibilité que ce Carrie devienne le point de départ d’une série consacrée à des adolescentes dotées de super-pouvoirs, elle est désormais bien réelle : Amazon vient d’annoncer une deuxième saison ! On aurait largement préféré que Flanagan consacre toute son énergie à son adaptation tant attendue de The Dark Tower…
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Eric Debarnot
