Avec Malaterre, Les Marquises plongent au cœur de l’enfance, là où la terre et les souvenirs ne cessent de se confondre. Entre éclats de mémoire, paysages ruraux et mirages, Jean-Sébastien Nouveau compose un territoire aussi réel qu’imaginaire, que l’on peut quitter sans jamais vraiment s’en arracher. Martin Duru en révèle les chemins, morceau après morceau.

Avec Malaterre, Les Marquises poursuivent ce mouvement singulier qui consiste, album après album, à déplacer les frontières sans jamais vraiment quitter le territoire d’origine. Celui de l’enfance, de la terre, des paysages ruraux et de ces souvenirs qui reviennent moins comme une histoire que par éclats, sensations, images ou mirages. Mais derrière Jean-Sébastien Nouveau, il y a aussi Martin Duru, compagnon de route depuis les années d’Immune, devenu au fil du temps bien davantage qu’un musicien de l’ombre : un véritable partenaire de création. Sur La Battue, leur dialogue était déjà devenu central ; avec Malaterre, il permet de regarder autrement ce disque qui semblait pourtant se dérober à toute explication définitive. Martin Duru en propose ici une lecture intime, morceau après morceau, comme on arpente un paysage dont on reconnaît certains chemins sans en connaître toutes les issues.
Il raconte les souvenirs, les lieux réels ou imaginaires, les rivières, les fugues, les troupeaux, les lueurs de la ville et cette campagne dont on voudrait parfois partir sans jamais parvenir à s’en détacher. Il raconte aussi leur manière de travailler ensemble, les morceaux qui changent de nature en passant d’une main à l’autre, les références communes et les accidents heureux qui transforment une complainte en chanson lumineuse. À travers ses mots, Malaterre apparaît moins comme un album consacré à l’enfance que comme une tentative de retrouver quelque chose de sa perception : un monde où les détails prennent une dimension immense, où le réel glisse constamment vers le rêve et où la mémoire ne cesse de recomposer le paysage. Une façon, finalement, d’entrer dans le disque par ceux qui l’ont fabriqué, sans prétendre en épuiser le mystère.

1. L’étendue
Martin Duru : C’est le morceau qui plante le décor. Malaterre traite de l’enfance et du rapport à la terre natale – en l’occurrence, l’enfance et la terre natale de Jean-Sébastien, qui a grandi à la campagne. Dans la première partie du titre, assez stagnante, en attente, les paroles livrent des images, comme des éclats, des bribes de souvenirs – les prés à l’aube, les oiseaux alignés sur les fils électriques. Puis, dans la deuxième partie, à partir de l’arrivée de la batterie, on prend de la hauteur, la musique devient plus lancinante et lyrique. Je vois ce titre comme un petit film : d’abord il y a un enchaînement de plans, en bas, au ras, puis c’est un travelling aérien. Alors on contemple d’en haut le paysage, le territoire que l’on va arpenter tout au long du disque. Mais ce survol n’est pas une manière de se décoller de ce décor : au contraire, c’est une manière de s’immerger un peu plus en lui, en l’embrassant du regard.
2. Ode aux oubliés
Martin : L’enfance, ce ne sont pas que des souvenirs précis, des épisodes dont on a gardé une mémoire nette ; ce sont aussi des rêveries, des mirages plus ou moins obscurs. Avec Jean-Sébastien, nous n’avons pas voulu aborder la campagne sous un angle seulement réaliste ; il y a une part d’onirisme. Malaterre, c’est le nom d’un gouffre bien réel dans le Vercors – j’étais tombé dessus lors d’une rando dans le coin –, mais pour nous, c’est aussi un lieu un peu imaginaire, le nom même de cette période de la vie qu’est l’enfance – et il n’y a pas d’enfance sans un territoire qui lui est associé. Il y a dans le disque des glissements fréquents : on passe du souvenir au rêve, de la trace au mirage. Ce deuxième titre est l’un de ces glissements : c’est une sorte de rêverie un peu hivernale et nocturne. J’imagine un enfant qui sort de sa maison la nuit…Cet aspect est renforcé par la durée très courte du morceau ; c’est une narration évanescente et énigmatique. Il y a une part de mystère, y compris dans le titre : mais voilà, c’est une dimension à laquelle, je crois, nous tenons tous les deux.
3. Le retour du troupeau
Martin : C’est un intermède. J’ai toujours trouvé ça intéressant, les intermèdes, surtout dans les disques de pop. Ce sont des morceaux qui peuvent paraître anecdotiques, qui ont une fonction de transition ; en même temps, ils sont à part. Ça me fait penser à des tourbillons : les tourbillons sont dans la rivière, et pourtant ils ont leurs lois propres.
Là, ce Retour du troupeau est bien à part : c’est le seul titre instrumental du disque !Le morceau est construit à partir d’une boucle qui distille une ambiance assez asiatique ; entre nous, on a toujours parlé du morceau khmer. Ce que je visualise, c’est une sorte de rituel, de procession étrange ; ça se déroule devant nos yeux et, globalement, on ne comprend rien à ce qui se passe. Quand on s’est demandé si ce titre n’aurait pas sa place sur le disque, on s’est mis à imaginer des rituels ou des processions un peu rurales, et on a pensé aux bêtes qui retournent à la stabulation !
4. Terrefondrée
Martin : Le morceau le plus limpide du disque. Là encore, Terrefondrée, c’est un nom bien réel : c’est le nom d’un village situé pas très loin de celui de Jean-Sébastien. Un village qui est un cul-de-sac, d’ailleurs, la route s’arrête à Terrefondrée. Comme on entend mal à la terre dans Malaterre, on entend terre effondrée dans Terrefondrée, ce sont des assonances assez belles, je trouve. Pour moi, le texte évoque des désirs typiques de l’adolescence : le désir de fuir, de partir s’isoler ; et en même temps, le désir d’être retrouvé, de préférence par quelqu’un que l’on apprécie – et qui ferait tout ce chemin pour nous… Le désir de solitude et le désir d’élection.Les paroles racontent donc une fugue dans la forêt ; à la fin, le personnage retrouve les bras d’un être cher, c’est un dénouement heureux, quand bien même tout cela resterait purement fantasmé. Ce titre est aussi révélateur de la manière dont nous travaillons parfois tous les deux, Jean-Sébastien et moi : à la base, j’ai composé ce titre et c’était un morceau très lent, assez désolé, très triste, il faut bien le dire – j’aimais bien. Puis je l’ai fait écouter à Jean-Sébastien ; il n’a rien changé aux arrangements, il a juste accéléré le tempo et trouvé ce rythme qui sonne très Talk Talk, notre référence commune absolue. Écoutez New Grass sur l’album Laughing Stock, et vous comprendrez ! Tout a changé : la complainte déprimante est devenue un titre enlevé et lumineux… Une vraie reprise, au sens fort du terme…
5. La rivière
Martin : La discographie des Marquises est tuilée : dans chaque album, il y a un titre qui annonce le suivant – même si on ne sait pas encore de quoi il sera fait, le suivant ! Ce morceau-là, La Rivière, il est assez ancien, il date de la période de l’album La Battue, sorti en 2020. À l’époque, il ne trouvait pas sa place – il annonçait l’album suivant, en tout cas un autre album…Comme Le retour du troupeau, ce morceau est conçu à partir d’un sample vaguement orientalisant, qui peu à peu se déploie et se déforme sur la fin. Jean-Sébastien raconte une scène, où il s’imagine au bord d’une rivière – d’abord il est sur la berge, puis il dérive sur une embarcation de fortune. La rivière, c’est une image classique pour dire l’écoulement du temps, le devenir, la métamorphose ; il y a plein de matières musicales qui apparaissent, mutent, disparaissent ici… Les arrangements ont été conçus comme des petits méandres plus ou moins étendus. À la fin, on dérive pour de bon, on s’en va vers « d’autres villages », d’autres mirages, et c’est tant mieux.
6. Vers des lueurs
C’est un titre qui sonne très Marquises, avec ce rythme « tribal ». Et on est en plein dans le thème du disque. Les paroles sont assez opaques, il faut bien le reconnaître. Mais c’est assez simple au fond : je me représente ce titre comme la description d’un état d’esprit ; l’état d’esprit d’un jeune garçon qui grandit à la campagne – et qui pourrait être Jean-Sébastien. Il est tiraillé par deux désirs contradictoires, ou plutôt, par deux impossibilités : l’impossibilité de rester dans cette campagne, et l’impossibilité d’en partir tout à fait. L’impossibilité de rester : ce garçon se sent un peu étranger au monde dans lequel il vit, il en a des images un peu négatives, pesantes ; il pense beaucoup à la ville, la ville lointaine dans laquelle il finira tôt ou tard par aller. Les lueurs du titre, ce sont évidemment les lueurs de la ville. Mais dans le même temps, il sait, il sent que le départ vers la ville n’y changera rien ; il restera toujours ancré ici, lié, rivé à la terre qui l’a vu grandir.
C’est pourquoi le titre se termine par une évocation très simple des paysages de l’enfance : Jean-Sébastien parle des tilleuls de la cour de ses parents, des Rafale qui passaient dans le ciel – et même de ses Legos, j’aime bien cette fin un peu triviale après les paroles nébuleuses du début…
Musicalement, la première partie est celle de la campagne, avec ces ondes de clavier un peu menaçantes. Le texte évoque des corps tassés, des silhouettes ployées, qui pourraient être celles des paysans que l’enfant croise…
La deuxième partie est celle de la ville, avec ces boucles un peu abrutissantes ; et il y a aussi cette note très aiguë, cette sirène, qui est en fait une guitare – on s’est pris pour des guitar heroes, mais qui ne jouent qu’une seule note !
On passe de la campagne à la ville, mais dans la partie de la ville, c’est la campagne qui revient dans le texte : on est toujours dans l’entre-deux… J’aime beaucoup l’expression va voir ailleurs si j’y suis …
7. L’ouverture
Martin : C’est assez clair pour le coup. C’est un morceau intimiste, où Jean-Sébastien évoque la naissance de sa fille.
Le texte décrit le passage d’une vie d’errance – les paroles disent : j’ai marché comme un sauvage – à une vie enfin dotée d’un sens, d’une signification et d’une direction claires : accueillir un enfant.
Et dans ce morceau, j’ai l’impression que la musique elle aussi trouve peu à peu sa forme ; au début, les arrangements sont épars, puis les thèmes se développent et tout s’imbrique – et la batterie feutrée de Rémy s’insère très naturellement dans le flux.
Après, même si tout fait sens à présent, il reste une appréhension, sinon une angoisse ; c’est pourquoi il y a ce finale un peu inquiétant – on reste sur un disque des Marquises !
8. Personne ne s’éloigne
Ce titre déjà. Personne ne s’éloigne, c’est le titre d’un recueil de poésie écrit par un ami d’adolescence commun, Olivier Vossot.
Olivier jouait de la musique avec nous, et il est déjà allé chez les parents de Jean-Sébastien. On s’enfermait des heures entières dans une grange aménagée pour faire des reprises de The Cure ou pour travailler nos premières compositions…
Ce disque aborde une campagne qu’il connaît, alors ça nous a semblé naturel de penser à lui. C’est très beau, Personne ne s’éloigne – ça claque, on dirait du René Char ! Ce que j’aime, c’est l’ambivalence : Personne ne s’éloigne, ça peut être soit une bonne nouvelle (il y aura toujours quelqu’un près de moi, je ne serai jamais seul), soit une mauvaise (je ne serai donc jamais tranquille ? les choses ne changeront donc jamais ?). On est sur la brèche.
En tout cas, ça fait signe vers une présence qui dure. C’est comme une boucle – et d’ailleurs le morceau part d’une boucle de clavier analogique un peu caverneuse.
Le texte évoque des dernières images : il y a des enfants qui jouent près d’un étang. Et ce qui reste, ce sont aussi des gestes très simples, comme ramasser du bois – voilà, à la fin, on ramasse du bois, quoi ! La fin du titre est coupée nette, mais c’est un leurre : en fait, tout continue ; l’enfance, ça ne se termine jamais ; la terre natale, Malaterre, on y revient sans cesse.
Propos recueillis par Greg Bod.
Un grand merci à Martin Duru pour sa disponibilité.
Retrouvez la critique du disque ici, l’interview de Jean-Sébastien Nouveau ici et ici ainsi que la discographie commentée par Jean-Sébastien Nouveau ici.
Malaterre est sortie le 16 octobre 2026 sur le label Infradisque.
