Réédition d’un roman de l’immense Donald Westlake, Le Musée des ombres est un polar malin qui brosse le portrait touchant d’un flic déchu et se permet même une réflexion sur notre perception de l’art.

L’œuvre de Donald Westlake est immense et, 18 ans après la mort du romancier américain, elle continue de stupéfier par sa diversité. On connaît généralement ses romans noirs – tantôt très drôles, tantôt très sombres (comme Le Couperet, pour ne citer que son livre le plus connu). Mais il ne faut pas oublier non plus sa série consacrée au plus malchanceux des monte-en-l’air, John Dortmunder – une série pleine d’humour, aux antipodes de celle, beaucoup plus froide, qui raconte les aventures de Parker. Signés Richard Stark, ces romans-là sont des modèles de précision et d’efficacité. En revanche, on connaît généralement nettement moins les cinq romans écrits sous le pseudonyme de Tucker Coe et dans lesquels apparaît le personnage de Mitch Tobin.

Le Musée des ombres, que rééditent les éditions Rivages sous le nom de Donald Westlake, est le dernier volume de cette courte série – volume qui peut être lu sans connaître les précédents.
Mitch Tobin est un ancien policier du NYPD qui a été renvoyé à la suite d’un scandale. Quelques années plus tôt, Tobin a eu une liaison avec Linda, la femme d’un malfrat que Tobin a lui-même envoyé derrière les barreaux. Marié, Tobin ne pouvait voir son amante que pendant ses heures de travail, et c‘est son ami et coéquipier Jock Sheehan qui le couvrait. Jusqu’au jour où Jock a été tué au cours de ce qui devait être une banale intervention. Tobin était alors avec Linda et non avec son partenaire. Mis au ban de la police, Tobin a alors dû essayer de sauver son mariage et apprendre à vivre avec le poids d’une immense culpabilité. Devenu détective privé, il occupe son temps libre en construisant un mur dans le fond de son jardin, comme pour tenter de se protéger ou de combler un vide…
Au début du Musée des ombres, Tobin a accepté un poste de gardien de nuit dans le musée des arts graphiques new yorkais. Et c’est là qu’il reçoit la visite aussi totalement inopinée de Linda. Son mari Dink vient de sortir de prison et ses ex-complices le harcèlent. Linda est donc venue demander de l’aide à Tobin mais, alors que les ex-amants déambulent dans les couloirs sombres du musée, ils tombent sur le cadavre nu d’un homme qui a été étranglé avec un fil de fer…
Tel est le point de départ d’une intrigue un peu déroutante au cours de laquelle Tobin devra affronter de dangereux gangsters (notamment dans une formidable scène d’intrusion à son domicile), un flic brutal et intransigeant mais aussi des faussaires qui ont remplacé une grande partie des œuvres du musée par des photocopies !
Si Le Musée des ombres n’est sans doute pas le meilleur polar de Westlake, il illustre très bien les multiples talents d’un auteur loué notamment par Jean-Patrick Manchette. Westlake excelle dans l’art d’user des stéréotypes du genre tout en insufflant ici deux niveaux de lecture passionnants. On peut en effet lire ce dernier volume de la série Mitch Tobin comme le portrait d’un homme qui s’efforce de reconstruire sa vie après un drame. Tobin prend des coups (beaucoup même) mais il tente vaille que vaille de rester debout. Et puis il y a tout ce qui se passe autour du musée et des universitaires qui y évoluent. Le malicieux Westlake nous propose ainsi une réflexion sur l’art et sur la perception que nous en avons. Qu’est-ce qui fait la valeur d’une œuvre ? Regarder une photocopie d’une œuvre d’art, est-ce tout de même regarder l’œuvre ? Le tout dans un roman policier, genre encore considéré comme mineur au moment où il paraît en 1972.
Cette nouvelle traduction du Musée des ombres (déjà publié sous le titre Le Poster menteur dans la Série Noire) est donc une très bonne occasion de se replonger dans le travail de Donald Westlake, immense écrivain que l’on doit légitimement considérer comme un classique du genre.
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Grégory Seyer
