Daniel et Ana

daniel.jpgDans la veine d’un cinéma cru et ultra-réaliste, le premier film de Michel Franco se pose comme une volonté d’héritage du cinéma de Michael Haneke, tout en défendant un travail de semi-fiction qui s’éloigne de la démarche du cinéaste autrichien. L’unique problème du film, malheureusement conséquent, est de partir d’un sujet extrêmement délicat pour aboutir à  une entière neutralité.

Franco tente de bousculer, en rajoute dans la provocation, mais son film est tellement hermétique dans sa proposition d’anti-psychologie qu’on ne ressent aucun malaise face à  l’inceste qui est jouée et prolongée. L’échec de la démarche dépend de deux raisons, dont l’une concerne justement la démarche elle-même en ce qu’elle propose. Premièrement l’action, froide, inattendue, se déroule au bout de dix minutes. Impossible de pénétrer l’affection et l’intimité de la relation frère/soeur et les liens qui les nouent. La perversion de l’acte et l’ambiguîté de la suite souffrent alors d’un manque de temps et d’observation : on ne peut montrer la désagrégation d’une cellule (ici fraternelle et sororale) sans émettre à  l’avance la normalité et les défauts qui l’ont construit dans un cadre précis. Bien sûr, cela évite au cinéaste toute forme de jugement moral à  partir du moment où le geste incestueux est levé, le rapprochant ainsi d’une vision documentaire et ultra-objective du cinéma. Seulement, la démarche elle-même est douteuse. Non pas dangereuse, car elle ne contient en aucun cas un avis véritable, mais plutôt l’esquisse d’un parti pris purement formel qui, finalement, nuit au film entier. La manière d’approcher les deux protagonistes par l’anti-psychologie, le non-dit, le silence du doute et du rejet est une manière intéressante d’apporter de la conceptualité à  un film. Mais la thématique, d’une extrême gravité et, il faut le dire, plutôt périlleuse pour un premier long-métrage, a raison du désir Dardennien du cinéaste : tout le film, dans son absence même d’émotion et d’explication, dans l’objectivité simple des faits, traite la relation du frère et de la soeur comme un secret, et cela dès le début.

Il émane une étrangeté du film dans son refus de mettre en place une réactivité à  travers les personnages, comme si tout était déjà  su à  l’avance. Les deux protagonistes sont la soumission même des personnages creux au cinéma, et synthétise très bien de nombreuses faiblesses d’écriture ; le concept prend la place d’une facilité qui va à  l’encontre de la forme réaliste dont se prétend le cinéma très ambitieux de Michel Franco. Les deux personnages ne font que subir un trauma durant 1h30, sans même que le scénario ne créé une révolte ou ne fasse surgir en eux la moindre émotion. Il en ressort évidente inanité, et surtout une prétention très agaçante parce qu’elle ne défend pas réellement d’idée et qu’elle n’apporte ou ne creuse aucun questionnement que peut poser le cinéma, qu’il s’agisse d’une question philosophique ou purement artistique. Que l’inceste ne puisse alors créer qu’un effet de quotidienneté au bout du métrage, laisse sceptique. D’autant plus que Franco tente tant bien que mal de disposer les séquences en sorte qu’elles nous dérangent (plan fixe de la scène incestueuse), à  la limite d’une provocation qui n’aboutit pas à  autre chose qu’un ennui poli. Il manque au film l’amplitude, et donc l’émotion interne pour nous captiver (sans même que celle-ci soit recherchée ou travaillée). Et c’est cela qui donne à  un film sa substance, invisible ici, comme si ce secret de famille ne pouvait être autre chose qu’une vague brume impalpable et indéfinie. La direction des jeunes acteurs prolonge cette vision-fantôme moyennement justifiée, pris au piège d’une posture rigoureuse qui ne veut plus dire grand-chose. Quand bien même, pourquoi choisir »Le songe d’une nuit d’été » de Mendelssohn pour accompagner ce drame relationnel sur le fondement d’une existence amoureuse? Le fossé stylistique qui sépare le dispositif scénique de Michel Franco et le lyrisme du compositeur a-t-il pour vocation de rappeler, en dernier recours, qu’il s’agit d’une tragédie ?

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Jean-Baptiste Doulcet

Daniel et Ana
Film espagnol / mexicain de Michel Franco
Genre : Drame
Durée : 1h30 min
Avec : Dario Yazbek Bernal, Marimar Vega, Chema Torre…
Date de sortie cinéma : 31 Mars 2010

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