David Lafore – Incompréhensible : une place parmi les autres

David Lafore est Incompréhensible sur ce nouvel album, hésitant entre rire et drame, s’amusant de nous avec poésie, esquivant l’équivoque et l’anecdote dans un disque à la fois malade et passionnant.

david lafore
© David LAFORE

 

Qu’y a-t-il de plus dur à traduire en chansons ? Le mal-être ? La tristesse ? Le désarroi amoureux ? Le désespoir ? Certains (un peu méchants) vous diront que quelques cordes bien placées, une voix éraillée comme il faut, un texte un brin impudique suffisent pour faire fondre le plus musculeux des légionnaires. “C’est pas faux” me direz-vous avec votre mauvaise foi(e) légendaire. Ce qui est sans doute plus difficile c’est de s’emparer de l’humour sans se vautrer dans la vulgarité. Vulgaire, David Lafore ne l’est jamais, il parvient même à introduire une jolie poésie dans ces quatorze chansons inattendues.

Imaginez un instant Bruit Noir qui taperait le bœuf avec Albin De La Simone, un Bruit Noir au même humour mais moins chargé de désespoir frontal et de colère, un Albin De La Simone plus Droopy que l’original.

Comme Bruit Noir et Albin De La Simone, David Lafore n’oublie de susurrer quelques vérités au milieu d’un grand n’importe quoi. Imaginez un Richard Gotainer punk, une régression absolue qui ne refuse jamais l’envie d’inventivité.  On citera sans doute un peu paresseusement Philippe Katerine ou Brigitte Fontaine, un Didier Super moins parodique ou plus loin de nous Boby Lapointe. Ce serait sans doute résumer un peu trop vite un univers difficile à classer. “A quoi bon classer les iconoclastes ?” me direz-vous et vous n’aurez pas tort.

Bien accompagné par Christophe Van Huffel, fidèle collaborateur de Christophe et ex-leader de Tanger, David Lafore concocte des chansons mi-électroniques, mi-Zouk, à la fois totalement dans un esprit D.I.Y et en même temps totalement maîtrisées. On aurait tôt fait de se faire tromper par le caractère “rigolard” de l’ensemble pour ne pas repérer la noirceur et la dinguerie que l’on sent dans l’arrière-cour (Le Monde Est Petit), le rejet de ce qui fait la vie, le plaisir , l’amour, l’envie d’être avec les autres. Un morceau de David Lafore a cette capacité à prendre totalement la tangente, on peut aussi bien commencer par une ritournelle qui dérive en grand raout art brut. Son humour, justement, est brutal, il est hargneux envers son auteur et jamais tendre envers l’autre. Les mots perdent de leur sens, le dialogue est impossible, l’incommunicabilité est la règle (Incompréhensible).  Cet album de David Lafore est  d’une noirceur enjouée qui ne dit jamais son nom.

Imaginez un instant un Alan Vega exilé de Suicide  qui aurait gobé une petite pilule pour atteindre le bonheur mais qui l’aurait avalé de travers. On entre dans un disque de David Lafore sans trop savoir où l’on va mais le sait-il lui-même ? Tout est incertitude, Le ciel est dans tes mains, dans tes seins,  Incompréhensible peut parfois être déroutant, difficile à suivre mais c’est un peu comme un individu qui pense à voix haute, qui cherche à mettre au clair ses pensées. Vous savez, ces instants de bilan, de retour sur soi que l’on fait parfois quand on est perclus de soucis, d’ennuis, que l’on ne sait comment prendre les choses, par quel bout prendre la vie.

David Lafore, avec une malice méchante, ne s’épargne pas et vous non plus. Car que ce soient sur Gros ou Caché, il parle de cette incapacité à trouver sa place parmi les autres, que l’on soit un gentil toutou ou un être humain au milieu d’une foule.
Imaginez un instant un Jean-Louis Costes qui aurait oublié son goût pour la scatologie, les oxyures et la provocation. On retrouve cette même folie chez David Lafore qui l’éloigne de ce cliché de doublon Pop de Philippe Katerine car la folie chez le nantais est un savant calcul, un acte mûrement réfléchi. Ce qui n’est pas le cas chez David Lafore, ce qui provoque l’intérêt face à la musique du monsieur, c’est qu’il a mille idées par chanson. Cela le rend insaisissable, parfois confus mais franchement enthousiasmant le plus souvent (C’est pas vrai).

David Lafore a l’élégance désuète des dandys, dire des vérités sans les dire, poser des constats rudes sans se poser en moralisateur, dire beaucoup sans tomber dans une dissertation sociologique, passer un excentrique, un rigolo sans avoir peur du ridicule qui ne tue pas quitte à tomber dans le malentendu du chanteur humoriste (Petit Village).  Il y a bien sûr quelque chose d’enfantin dans la simplicité de la musique de David Lafore. Imaginez un Jacques Bertin qui raconterait les lendemains de fête étrange et très calme,les gueules de bois, les douleurs capillaires des matins cotonneux, les rêves poétiques des rues encore endormies (La Nuit Dehors) ou un Henri Dès opiacé le temps d’un recyclage (La déchetterie) ou la désincarnation de nos vies virtuelles, nos “Ok Google” aseptisés (Qui es-tu ?), les Sisyphe sans romantisme (J’arrive pas à m’arrêter), un Bob le Bricoleur mi-Bernard Montiel, mi John Maus (Rémi Duquenne).

Tu peux prendre le temps de m’écouter et même si tu ne m’écoutes jamais, l’enregistrement est là avec ma voix qui te parle et qui t’attend… Si tu ne m’écoutes pas, c’est pas grave. Il y a tellement de choses à faire.  Cela me plait de savoir que quand même je serai mort, ma voix sera là à t’attendre.

David Lafore – La Voix

David Lafore répète jusqu’à l’épuisement des obsessions et fait voler en éclats cette façade de drôlerie. Incompréhensible est bien plus un disque de catharsis, parfois railleur, souvent impitoyable, ouvertement cynique. Mais il sait se faire bouleversant comme sur la conclusion qui dit tout, qui enlève le masque et qui se dévoile clairement et sans pudeur (La voix).

Incompréhensible est un disque précieux car il parle de la difficulté à se placer dans le monde, à se trouver une place au milieu de la foule. Il n’est d’aucun conseil, il est juste là et c’est largement suffisant.

Greg Bod

David Lafore – Incompréhensible
Sortie le 06/12/2019
Label : Autoproduction/La Triperie