« Game Trails » : les voyages musicaux très inspirés de Aukai

Markus Sieber qui se cache derrière l’alias d’Aukai signe depuis quelques années une musique irradiante de beauté affranchie de toute identité ou de toute localisation géographique réductrice. Si l’on était hâtif, on le rapprocherait de Gustavo Santaolalla pour ce même usage du Ronroco mais Aukai s’imprègne d’un monde en mouvement et en suspension.

Crédit Photo : Citlali Rico

La poésie se fait rare dans nos vies, dans ce quotidien ni vraiment morne ni vraiment secoué par le changement et la nouveauté. Quand le mouvement se fait dans nos existences, il se fait souvent dramatique, il nous effraie le plus souvent. Confusément, on cherche alors des refuges, des espaces où trouver protection et calme. Ils sont rares tout autant que peut l’être la poésie. La musique de l’allemand de l’est exilé aux Etats-Unis, du côté du Colorado, Markus Sieber est de ces lieux-là. Ses pièces exclusivement instrumentales sont immédiatement identifiables au seul son de son Ronroco, cette petite guitare qu’il joue en virtuose.

Game Trails est déjà son quatrième album sous cette entité, travaillant en parallèle avec son duo Mirabai Ceiba avec la lumineuse chanteuse mexicaine Angelika BaumbachAukai est l’expression de l’esprit de Markus Sieber mais c’est aussi bel et bien un groupe avec des musiciens qui l’accompagnent fidèlement à l’image de la violoncelliste Anne Müller ou encore du violoniste Bogdan Djukic. Même sa complice de Mirabai Ceiba vient jouer de la harpe sur Game Trails. Ce qui est à noter dans le parcours d’Aukai, c’est que l’on a l’impression d’assister à une montée en puissance du projet de disque en disque. Le premier disque travaillait le répertoire des musiques traditionnelles avec beaucoup de bonheur, on sentait toutefois un contrepoint moderne sous-jacent qui ne fait que se démarquer toujours plus de disque en disque.

De disque en disque, Markus Sieber travaille toujours plus son instrument au son si fébrile et si fragile qu’est le Ronroco comme on caresse une femme ou comme on berce un enfant. Ce qui n’empêche pas à cet ensemble de s’incarner en une personnalité changeante et mouvante, la faute à l’émergence de sons électroniques et de quelques affirmations tribales. En terme d’évolution, c’est exactement ce que l’on remarque à l’écoute de Game Trails, cette volonté à ouvrir sa musique à la perturbation d’un univers point trop arrangé.  On y perçoit parfois une menace qui ne se dit jamais vraiment. En ouverture, Rekindle porté par des jeux de cordes vifs et virtuoses, le Ronroco de Markus Sieber reste au second plan et installe une dramaturgie caractérielle, jamais manichéenne. Aukai parvient à écrire une musique à la fois céleste et granitique, sableuse et poussiéreuse, habitée par le vent.

On constate l’évolution avec Reminiscence (2019), son disque précédent ou Markus Sieber malaxait une matière bien plus ambient, plus vaporeuse. Aukai ne renie rien, au contraire, il conglomère, il cumule les ingrédients et les vraies réussites que contiennent chacun des albums. Il triture une forme qui se refuse à l’immobilisme. L’incertain Waves en est une belle démonstration avec son crescendo final.

Markus Sieber a cette science de la mélodie simple et profonde qui s’inscrit en vous en un instant, prenez Nightfall sur Branches Of Sun (2018) où l’homme transporte sa musique dans un univers nocturne d’entre-deux, une heure bleue, un temps entre chien et loup, la mort du jour annoncé et la naissance de l’obscurité espérée. La musique d’Aukai n’est jamais inquiétante mais elle n’est pas non plus seulement plaisante ou tranquille, elle cache bien plus de dimensions qu’elle ne le laisse supposer de prime abord.

Il sera bien difficile de cerner la musique d’Aukai, néo-classique ? peut-être mais pas seulement. Ambient ? Sans doute mais aussi autre chose. Prenez le merveilleux Soplo de Sueño tout en lente et minutieuse construction. Ne doit-il pas tout autant au piano symboliste d’un Debussy ?
La musique de Markus Sieber est panoramique et stratosphérique, elle cherche à traduire les espaces immenses et infinis à l’image d’un M.Craft qui s’isole dans le désert de Mojave pour composer l’infiniment petit. Comme son confrère, Markus Sieber emploie des décors démesurés, presqu’inhumains pour raconter paradoxalement et pudiquement l’intime et l’intimité. Il n’hésite pas non plus à se répondre de disque en disque comme ce Summer Tale qui ranime le Night Fall cité plus haut. On croira entendre dans le jeu de piano de Jamshied Sharifi quelques échos du Ryuichi Sakamoto de Back To The Basic (1999).

Aukai cumule les réussites sur ce disque miraculeux à l’image de ce Bridge of Scars à la fois somptueux et fragile. Il ne faudra pas oublier le sublime 3 Zora en fin de parcours qui permet à la voix superbe de Lisa Morgenstern de se déployer lentement avec son vibrato à la fois charmant et puissant. On constatera que Markus Sieber à travers son projet Aukai semble faire sans cesse des va et viens entre son territoire d’adoption, l’Amérique et la vieille Europe, faisant appel à des musiciens européens en  employant leur sensibilité et leur culture comme pour l’aider à mieux brouiller les pistes.

Game Trails vous transportera à coup sûr sur des terres que vous n’avez pas encore visitées, une terra incognita à la fois accueillante et mystérieuse, un grand disque une fois encore pour Markus Sieber et Aukai, un geste de partage tout simplement.

Greg Bod

Aukai – Game Trails
Sortie le 28 août 2020
Label : Aukai Music