Les moissons du ciel d’Aukai

Rarement on sera rentré en amour  avec la musique d’un artiste comme avec Reminiscence, ce troisième album de l’américain d’origine allemande Markus Sieber alias Aukai.


Crédit photo : Brenda Islas

Comment découvre-t-on de nouveaux artistes aujourd’hui ? Le hasard, me direz-vous, toujours le hasard. Il est le meilleur conseiller. Certes mais il n’est pas le seul… Je crois bien que si modestement des gars donnent de leur temps comme Benoit, Denis chez Benzine Magazine, Lilie et Ivlo chez Addict Culture ou Mickael chez Popnews, c’est qu’ils ont en commun cette envie de partage… Qu’on soit clairs, ils ne sont pas surhumains ou plus parfaits que les autres (sic) mais ils ont cette envie de partage, de voir un émerveillement se creuser dans un regard… Le leur parfois à l’écoute d’un disque que l’on n’attendait pas. J’essaie de suivre leur exemple à ma manière, être un oiseau de passage, un passeur tranquille, rien de plus.

Je peux vous l’avouer, je ne savais rien d’Aukai et encore moins de Markus Sieber il y a encore deux semaines. Pourtant depuis presque 15 jours, sa musique ne me quitte plus. Permettez-moi de remercier Benoit pour le bon conseil.

Mais qu’en est-il de la musique d’Aukai dont je vous parle sans rien vous dire depuis quelques lignes trépignez-vous avec impatience (et vous avez bien raison) ? Savez-vous ce qu’est un instant de grâce ? Lancez Reminiscence et vous le saurez. Vous savez, ces sentiments rares que l’on ne perçoit que trop rarement. Cette écoute inaugurale de Solitude de Ryuichi Sakamoto, ces Laudi d’Hermann Suter. Si l’on devait en faire une description un peu paresseuse, on dirait que c’est une musique construite autour d’un Charango ou plus précisément d’un Ronroco, vous savez cet instrument à cordes inspiré de la petite guitare et redécouverte ces dernières années par Gustavo Santaolalla, entre autre auteur de la B.O de Babel (2006) d’Alejandro González Iñárritu. Même si l’allemand s’empare de cet instrument, il en sort tout à fait autre chose.

Il sera difficile de poser une géographie sur cette musique apatride. Faut-il trouver un semblant d’explication à ce déracinement volontaire dans la double culture de Markus Sieber ? Né dans l’ancienne Allemagne de l’est, il arrive avec la chute du mur de Berlin gamin aux Etats-Unis. Sans doute, est-ce pour cela que sa musique ne cesse de faire des va et viens entre extériorisation et introspection, entre grand et petit, entre nature immense et intime.

Il y a dans l’univers de Markus Sieber un constant échange entre les continents,  Il pourrait être un joueur de luth de la renaissance italienne, il pourrait se mettre dans les pas de John Dowland ou de Charles Mouton. Il pourrait aussi être un hobo qui gagne son pain du bout de ses doigts qui pince son banjo. Car Markus Sieber est un collecteur de légendes de pays qui n’existent pas encore. Chaque titre de Reminiscence est comme une forme d’invitation à s’épanouir dans un ailleurs doux et tendre. On ne saura jamais si sa musique est rieuse ou mélancolique, onirique ou désaxée. Elle est assurément un instant qui se diffuse lentement en nous.

Reminiscence a toutefois un immense défaut mais que l’on peut vite combler. Il est bien trop court. On pourra donc faire taire sa frustration en écoutant les deux autres disques de l’allemand, Aukai (2016) et Branches Of Sun (2017), parfaits compléments magnifiques.  A noter qu’Aukai est un groupe à part entière avec ses membres permanents avec la violoncelliste Anne Muller croisée aux côtés d’Agnes Obel ou de Nils Frahm, le clavier Jamshied Sharifi ou encore le violoniste Bogdan Djukic. Car il ne faudrait pas entendre dans ma description rapide une forme de dépouillement dans l’univers d’Aukai. L’instrumentarium est d’une richesse discrète qui ne dit pas son nom, parfois proche de l’univers de The Album Leaf (Reframe), parfois à nue et pas si lointain de la B.O d’Angelo Badalamenti pour The Straight Story (1999) de David Lynch.

Markus Sieber raconte les petits chemins noirs, ces zébrures fines sur les cartes IGN, cette surprise en haut de la colline, ce partage d’un moment. Est-ce le son pincé et cristallin de son Ronroco qui dessine immanquablement des petites rivières, des montagnes aux neiges éternelles, des lieux familiers et chaleureux ?

Je ne sais pas pour vous mais moi, j’aimerai voir un sourire s’émerveiller dans un regard, peut-être le votre. Un instant, peut-être, accepterez-vous de vous donner un temps de répit, de vous égarer sur une route, de laisser vos yeux s’embrouiller dans une confusion légère alors peut-être, alors sûrement, j’aurai tenu mon rôle, mon modeste rôle de partage. Ce sera à votre tour de tenir votre promesse et de diffuser dans d’autres regards la musique de ce collecteur d’âmes qu’est Aukai et de ce chef d’oeuvre qu’est Reminiscence.

Greg Bod

Aukai – Reminiscence
Sortie le 18 janvier 2019
Label : Aukai Music

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