Grosse curiosité ce soir à la Maroquinerie avec l’étape française de la tournée de Drink The Sea, un supergroupe formé par des amis de Mark Lanegan. Soit 2h15 d’une musique pas comme les autres et totalement rafraichissante, jouée par d’excellents musiciens dont la suite des aventures va mériter d’être suivie par un plus grand nombre.

Nous nous y attendions un peu au vu de la promotion timide de leurs albums sortis cette année, mais le concert de Drink the Sea à la Maroquinerie est loin de faire le plein : c’est devant une demi-jauge que le « supergroupe » va faire ses débuts à Paris, ce qui est dommage pour eux, mais finalement pas inconfortable pour ceux qui ont fait le déplacement. Est-ce lié au prix de la place ? 40 euros pour la Maroquinerie, et un groupe qui n’a pas encore fait ses preuves, c’est peut-être un peu élevé, mais finalement pas si fou au regard du pedigree des musiciens. Tout le monde n’ayant pas suivi, reprécisons que le groupe est notamment composé de Barrett Martin, Alain Johannes, Duke Garwood, Peter Buck, soient quatre vétérans ayant tous eu l’occasion de travailler avec Mark Lanegan. Bien entendu, le grand public retiendra principalement le nom de Peter Buck, le seul à avoir bénéficié d’un succès long et massif avec R.E.M. Le groupe a répété fort ces derniers mois avant de partir en journée européenne, et joue chaque soir de copieux concerts flirtant avec les 2h15 de durée.
C’est à un concert sans première partie auquel nous allons avoir droit, et c’est avec cinq minutes d’avance sur l’horaire prévu que Drink The Sea arrive sur scène. Le Line up est complété par Lisette Garcia, membre officielle du groupe et épouse de Barrett Martin, mais surtout percussionniste de talent, spécialiste notamment de World music, et par Abby Blackwell à la basse. Ce qui frappe d’emblée, c’est le physique de Barrett Martin. batteur exceptionnel que nous avions déjà pu admirer lors d’un mémorable concert des Walking Papers à la Flèche d’Or. C’est une force de la nature, très charismatique, qui porte beau ses 58 ans avec sa longue crinière argentée. Assis durant tout le concert, Alain Johannes va quant à lui nous faire admirer ses guitares, et notamment une magnifique cigar box. Guitariste, chanteur et également très présent avec Martin dans les cœurs quand Garwood chante, il est un membre indispensable du groupe. Garwood est de son côté un multi-instrumentiste de talent, que nous connaissons principalement pour les deux albums en duo avec Mark Lanegan. Son chant rappele celui de Lanegan de façon troublante, et il partage avec lui un éclectisme musical et une approche déstructurée du blues. Quant à Peter Buck qui est d’environ 10 ans leur ainé, c’est évidemment une légende, à la hauteur de ce que représente R.E.M dans notre panthéon personnel. Autant le dire tout de suite, nous avons été plutôt surpris par son attitude. Alors que les autres membres du groupe ont témoigné d’une complicité totale, faite de sourires et de clin d’œil permanents, Buck donne l’impression de s’emmerder, et n’a en outre pas hésité à interpeller le public ou son technicien. Nous n’avons par ailleurs pas senti de réelle interaction avec les autres membres du groupe. Un comportement étonnant, qui tranche de plus avec le spiritualité permanente qui se dégage de la musique de Drink The Sea. Difficile de se faire une opinion sur ce seul concert, et ce ne nous prenons pour la froideur, voire de l’arrogance, est peut-être lié à un problème ponctuel, mais le malaise a été ressenti par plusieurs spectateurs.
La setlist est facilement résumable : le groupe aime ses chansons, et a joué l’intégralité de ses deux albums, soit 22 titres : soit un mélange de rock, folk et World music, avec de très grands moments, quelques passages plus conventionnels, mais avec plus de vie et d’intensité que sur les disques. Porté par le groove de Martin, le groupe a livré un set jamais ennuyant, et sa musique très structurée a conquis la Maro. Parmi les titres très réussis, nous noterons Pour Your Glow On, Mouth of a Whale, le rock Sweet As a Nut ou House of Flowers. Certains titres comme Embers ou Butterfly nécessitent plus d’attention et forcent au recueillement. Globalement la musique de Drink The Sea convoque les esprits, ceux des amis musiciens disparus, de la nature ou de traditions ancestrales. Le spectateur qui rentre dans leur jeu peut facilement se retrouver happé et oublier le quotidien quelques instants, subjugué par un instrument traditionnel ou des mélopées shamaniques. C’est toute une expérience ressentie nettement plus facilement en concert que sur disque.
Au milieu de ce programme roboratif, la première reprise va être celle d’un ancien groupe de Barrett Martin, Mad Season. Et nous ne sommes pas peu fiers d’avoir noté dans la critique de l’album la similitude d’un des titres avec ce Long Gone Day, puisque c’est justement ce choix qui est fait. Le morceau et son histoire sont introduits par Martin, l’hommage à Lanegan et à Staley est poignant, et le groupe se lance dans une reprise fabuleuse qui a elle seule va valoir le prix du billet… et donner une furieuse envie de se refaire tout l’album en rentrant!
Au bout de deux heures de show, Tuareg Asteroid est le dernier titre du groupe à être interprété, et alors que l’heure officielle du couvre-feu est proche, nous sommes rassurés, le groupe va bien faire les reprises jouées habituellement sur la tournée, en clin d’œil aux anciennes formations de ces musiciens expérimentés. Après que Johannes ait précisé que c’était un morceau de Peter qu’ils adoraient tous, le groupe se lance dans The One I Love, le tube du Document de R.E.M. Mon petit cœur se sert forcément en entendant ce morceau culte de mon année de terminale, et je me revois avec la cassette IRS et sa pochette énigmatique dans la cour du lycée, en train de faire découvrir ce trésor à des potes gothiques en noir fans, de Dead Can Death et Front 242. Ça n’avait pas marché, et il allait falloir attendre deux albums avant que Michael Stipe et sa troupe ne s’emparent de la France. Mais je m’égare. En tout cas, ça ne suffit pas à faire sourire Peter Buck…
C’est au tour de Johannes d’être mis en avant avec Making the Cross, tiré des Desert Sessions qu’il reprend régulièrement en concert depuis des années. Et en conclusion, le dernier hommage à celui qui les réunit tous, dont l’ombre a été présente toute la soirée, avec le Hanging Tree des Queens Of The Stone Age, tiré de Songs for the Deaf, et l’une des performances les plus fortes de Lanegan avec le groupe.
A 22h40, nous quittons la Rue Boyer avec des étoiles dans les yeux. Il y avait des doutes avant le concert. Les disques ont un côté aride et leur transposition en live n’était à priori pas gage d’une soirée festive. Drink The Sea les a rapidement levés et nous attendons maintenant de pied ferme l’opus 3, prévu pour 2026.
Drink The Sea : ![]()
Laurent Fegly
Photos : Stéphane Puliero / Laurent Fegly
Drink The Sea à la Maroquinerie (Paris)
Production : Live Nation
Date : le mardi 9 décembre 2025
Leurs derniers disques :
Drink the Sea – Drink the Sea I / Drink The Sea II
Label : Sunyata Records
Dates de parution : le 19 septembre 2025 (Drink The Sea I) et le 3 octobre 2025 (Drink The Sea II)

Superbe concert très intense, de très beaux noms au m2 qui nous ont partagé leurs émotions . Un moment hors du temps sur certains titres de 30 ans qui ont forgé notre ADN musical!
Bravo Laurent pour ta plume et mention spéciale aux bottines du Duke qui ont du le porter sur d’innombrables chemins de traverses pour notre plus grand bonheur !