Avec un certain talent pour nous immiscer dans le quotidien pas très fun de ses anti-héros, le jeune écrivain irlandais Colin Barret dépeint son pays actuel, tiraillé entre tradition et modernité.

Comme pas mal de livres qui sortent en ce moment, Le Mal du pays est un recueil de nouvelles, se déroulant toutes dans la partie occidentale de l’Irlande, région aussi nature qu’industrielle, certes touristique mais surtout assez éloignée de l’axe commercial et dynamique Dublin-Belfast, à l’Est du territoire. Un comté de Mayo très beau, très pluvieux aussi, mais surtout reculé. On n’est vraiment pas dans un guide touristique à l’amorce des histoires narrées ici, mais plutôt dans les faits-divers en petits encarts dans le journal local. Colin Barrett évoque ce qu’il connaît, et que peuvent connaître tous ceux qui ont vécu dans des villages ou des petites villes un peu laissées à l’abandon : des petites frappes, des filles-mères, des jeunes déscolarisés, d’autres qui peuvent réussir à s’en sortir mais qui n’y arriveront pas…
A la manière d’un nouvelliste qui serait au coeur de l’événement, l’auteur amène son lectorat dans les destins pas souvent glorieux de ses personnages, qui n’existent qu’à travers les autres, leur regard ou leurs échanges, mais qui, bien souvent, restent les victimes d’une fatalité d’existence bien plus grande que leurs actes. Des personnes, comme l’on dit trop souvent, pétries d’humanité, et pourtant, cela reste le qualificatif qui reste le plus pertinent à la lecture de cette petite dizaine de situations. Tour à tour fragiles, tragiques, drôles ou étonnantes, elles restent pourtant inégales, exercice oblige. On préfèrera donc certaines nouvelles (« Qui que vous soyez, entrez donc« , « Le 10« ) à d’autres (« Silver Coast » inabouti à mon sens).
On pense évidemment à Frank O’Connor, célèbre écrivain du siècle passé et témoin essentiel de l’évolution de son pays irlandais par ses nouvelles et poèmes, à qui Barrett semble rendre un discret hommage dans sa manière de dépeindre la société qu’il côtoie en fin observateur, mais on peut aussi penser à Roddy Doyle, génial auteur des Commitments, The Van ou Paddy Clarke Ha Ha Ha, récits marquants de destinées compliquées, drôles et émouvantes au sein de pubs enfumés, food trucks minables avec des familles dysfonctionnelles. Doyle était dans le ton léger, mais l’heure n’est plus à la rigolade : l’Irlande souffre un peu, ses habitants aussi, et Le Mal du pays sonde avec acuité cette évolution pas très réjouissante de cette région qu’il aime tant.
Prenez une Guinness bien fraîche et tourbée, et bonne lecture !
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Jean-françois Lahorgue
