5+5 = les livres préférés de Laurent Queyssi

Directeur de la collection Styx aux éditions Fleuve, Laurent Queyssi multiplie les activités littéraires et éditoriales, avec un goût prononcé pour les genres de l’imaginaire. Il nous propose ici son 5+5 (cinq livres du moment et 5 livres pour toujours).

Quand on connaît un peu le travail de Laurent Queyssi, on se dit que l’expression « avoir plusieurs cordes à son arc » a sans doute été inventée pour lui. Actuel directeur de la collection Styx, aux éditions Fleuve, Laurent Queyssi est aussi romancier, scénariste de bande-dessinée, traducteur, essayiste, etc. On lui doit, en vrac et entre autres choses, des romans policiers et de science-fiction, les nouvelles traductions de l’œuvre de William Gibson, une autobiographie de Philip K. Dick en bande-dessinée et un essai sur Alan Moore. Cette liste, évidemment non exhaustive, n’éclaire qu’une petite part de l’œuvre d’un auteur qui travaille aujourd’hui à redonner la place qu’elle mérite à la littérature horrifique. En moins d’un an, la collection Styx s’est révélée comme une valeur sûre pour les amateurs de récits de terreur, en variant les genres (body-horror, slasher, etc.) et en révélant des auteurs méconnus. On a donc eu envie de demander son 5+5 littéraire à ce touche-à-tout, et il nous livre ici une sélection éclectique, exigeante et pop !

5 livres du moment

Joe Lansdale, The Essential horror

Je ne vais pas parler ici des chouettes manuscrits d’horreur que je lis ou des romans que je publie chez Styx, mais je peux parler de ce superbe recueil de nouvelles d’horreur d’un auteur que les amateurs de polars qui dépotent connaissent bien, notamment avec sa série des Hap et Leonard. Le Texan de l’est ne fait pas que des étincelles dans le roman noir, mais aussi dans le fantastique et l’horreur. Depuis les années 80, il en est même un des maîtres.

 

 

 

Elmore Leonard, Rum Punch (publié en France sous le titre Punch Creole)

Voilà un auteur dont je disais qu’il me faudrait le lire un jour. Ce jour est enfin arrivé et le moins que l’on puisse dire est que je n’ai pas été déçu. Je connaissais les adaptations ciné ou télé de ses romans (Get Shorty, Jackie Brown, Justified), mais je ne m’attendais pas à être bluffé par le style de Leonard. Ses intrigues alambiquées et ses personnages complexes sont super bien mis en scène, mais c’est l’efficacité de son écriture et la virtuosité de ses dialogues qui m’ont vraiment époustouflé. Pas de gras, toujours en plein centre de la cible.

 

 

Emile Zola, Le Ventre de Paris

J’ai entrepris de lire tous les Rougon-Macquart dans l’ordre. Je n’en suis qu’au troisième et j’y prends un plaisir que le jeune punk de 17 ans qui est entré en fac de lettres plein d’idées toutes faites sur l’art et la littérature n’aurait jamais pu concevoir. C’est moins pyrotechnique que Proust dans la dissection des sentiments, mais je crois qu’il n’y a pas mieux dans la peinture d’un milieu. Et j’avoue avoir sauté les passages de plusieurs pages de descriptions d’étals de salades. C’est sans doute mieux comme ça.

 

 

 

Hellblazer (tout un tas de scénaristes et de dessinateurs)

Je relis la série Hellblazer mettant en scène un adepte du surnaturel, John Constantine, qui vieillit en temps réel dans sa bande dessinée. Anglais typique, désabusé et cynique, le héros a évidemment un bon fond, même quand il fait des coups affreux à ses amis. Créé par Moore dans Swamp Thing, le personnage a été repris par nombre de créateurs (dont Garth Ennis et Steve Dillon parmi les plus marquants). Je rêve d’œuvres qui s’empareraient d’une certaine mythologie française, d’une certaine tradition occultiste pour mettre en scène la société actuelle et ses failles comme l’a fait Hellblazer pendant des années. Ken Loach meets Aleister Crowley !

 

Octavia Butler, La Parabole du semeur

Même topo qu’avec Leonard, une autrice que j’aurais dû lire bien avant tellement j’ai aimé ce texte. De la SF loin de celle de l’âge d’or classique, autocentrée sur les Wasps et l’America Uber alles. Un roman qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler, dans ses thématiques et son dispositif, Journal de Nuit de Womack, mais qui, contrairement à ce dernier, connaît un retour de hype plus que mérité.

 

 

 

 

5 livres pour toujours

Philip K. Dick, Ubik

J’aurais pu choisir un autre texte de Dick, Le Dieu venu du Centaure, Glissement de temps sur Mars, Valis, etc. Mais c’est le premier que j’ai lu et voilà un texte qui a littéralement changé ma vie. Ma passion pour l’auteur et ses obsessions est telle que j’ai fait de la recherche universitaire sur son œuvre, que j’ai préfacé ou postfacé plusieurs de ses romans, que j’ai chapeauté la nouvelle version de l’intégrale de ses nouvelles et que j’ai même écrit sa biographie en bd. Mon compagnonnage avec Dick est une des constantes de ma vie et ce texte en est la fondation. Ubik résume une partie des thématiques de Dick et marque aussi une bascule dans son œuvre ; c’est le moment où il cesse peu ou prou de travailler avec sa formule narrative utilisée jusqu’alors. L’explosion du début du livre marque ce point de rupture, à mes yeux.

Alan Moore et Dave Gibbons, Watchmen

Encore une œuvre fondatrice de mon imaginaire et de mon parcours. Il est sans doute difficile pour quelqu’un qui n’a pas vécu la révolution qu’a représentée Watchmen en 1985 (et vers la fin des années 1980 pour son arrivée en France) de s’imaginer l’impact de sa publication. Le passionné de super-slips que j’étais s’est vu ouvrir un univers infiniment plus vaste que ce qu’il pouvait entrevoir. Tout a été dit sur cette mini-série (car, non, il ne s’agit pas d’un roman graphique, mais de douze épisodes) et son héritage est désormais controversé, mais le génie des deux créateurs est toujours apparent à sa lecture. Une construction narrative millimétrée au service d’une idée simple poussée à son paroxysme. Je n’utilise pas souvent l’expression chef d’œuvre, mais là…

Jack Womack, Journal de nuit

Un deep cut, parce que ce livre n’a pas la place qu’il mérite dans l’histoire de la SF et de la littérature et que j’en parle à la moindre occasion. Un roman formé par le journal d’une jeune new-yorkaise qui voit la société qui l’entoure, et par ricochet sa vie, se déliter peu à peu dans un monde qui ressemble étrangement au nôtre (le texte date du début des 90’s). Le tour de force est que sa langue se modifie aussi en suivant son évolution pour finir par devenir totalement différente de sa façon de s’exprimer du début du roman. Un miroir de l’absurdité de notre monde par un auteur trop peu connu. Et quel titre original : Random acts of senseless violence.

 

 

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu

On va dire qu’il ne s’agit que d’un seul texte puis que l’auteur lui-même l’envisageait ainsi. Un grand bourgeois parisien du début du XXème siècle parle de son milieu, ce qui devrait m’intéresser autant qu’un concours de pêche à la mouche. Pourtant, Proust aborde des thématiques, des sensations, des émotions universelles (qui se rapprochent parfois de Dick, si si, je vous jure) qui parlent au plus profond du lecteur. J’ai du mal à lire quand je ne vais pas bien. Je me tourne alors souvent vers Proust pour m’échapper et me rappeler ce que je partage avec le reste de l’humanité. En bien comme en mal.

 

 

 

Grant Morrison et une pléthore de dessinateurs, The Invisibles

J’aurais pu choisir un Pynchon, Dune ou Preacher, mais les Invisibles et sa richesse thématique, son trop-plein d’idées foutraques et son empilement de personnages et de références est un excellent candidat au livre pour une île déserte. On peut le relire sans cesse et y trouver toujours de nouvelles approches. C’est, à mes yeux, le livre qui reflète le mieux l’état d’esprit du monde occidental à l’approche de la fin du second millénaire. La « fin de l’histoire » entraperçue dans Watchmen retournée comme un gant.

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