Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Misplaced Childhood, le disque qui fit entrer Marillion dans une autre dimension grâce au succès du single Kayleigh, et accompagna l’émergence d’une nouvelle génération dans le rock progressif.

En 1985, au lycée, la bataille faisait rage entre les gothiques et les hardos (en gros, Dead Can Dance contre Iron Maiden). Parmi eux, une petite cohorte avait découvert un nouveau groupe : une musique plus douce que le heavy metal, mais d’une puissance comparable, portée par un chanteur emblématique. Et oui, je faisais partie de cette confrérie, qui tentait de comprendre les paroles tout en se pâmant sur les solos de guitare pleins de « feeling » (oui, je disais vraiment ça !). Nous lisions et relisions les critiques d’Hervé Picart dans Best, celui qui nous comprenait, et le mépris de nos congénères, sûrs d’être du bon côté de l’histoire, nous laissait de marbre.
Marillion fait partie de ces groupes arrivés au moment exact où plus personne n’attendait vraiment leur musique. Au début des années 80, tandis que la pop synthétique, la new wave et les productions calibrées pour MTV occupent l’espace, ces Écossais et Anglais menés par Fish s’obstinent à rejouer la carte du romanesque, des longs climats, des textes très écrits et d’un rock progressif que beaucoup considèrent alors comme un vestige des années 70. Après Script for a Jester’s Tear en 1983, puis Fugazi en 1984, le groupe s’est déjà construit une solide réputation, un public fervent et quelques succès d’estime, mais il reste coincé dans une position inconfortable : admiré pour son ambition, moqué par une partie de la critique qui le réduit à un simple héritier de Genesis, et surtout soumis à une vraie pression commerciale. En effet, il affronte de vraies tensions avec sa maison de disques, EMI. Certes, les chiffres sont honorables pour un jeune groupe, mais Fugazi, qui a coûté deux fois plus cher que Script, s’est vendu deux fois moins. EMI a du mal à comprendre le groupe et préfère promouvoir des groupes plus simples pour l’époque : Duran Duran, Kajagoogoo… Le groupe a pourtant des atouts indéniables :
Autour de Fish, frontman immense au sens propre comme au figuré, Marillion aligne alors une formation redoutable : Steve Rothery à la guitare, Mark Kelly aux claviers, Pete Trewavas à la basse et Ian Mosley à la batterie. Mais dans cette mécanique, deux hommes donnent au groupe sa chair et son souffle. Fish, d’abord, bien entendu. Et puis il y a Steve Rothery, trop souvent moins célébré qu’il ne le mérite, alors qu’il est peut-être l’arme secrète du groupe. Chez lui, la virtuosité n’est jamais démonstrative : elle sert la mélodie, l’atmosphère, la montée des sentiments. Son jeu chante, lumineux, immédiatement reconnaissable. Le groupe a trouvé une forme d’idéal prog en reprenant le meilleur des années 70 : Mark Kelly évoque Tony Banks, la basse de Trewavas rappelle celle de Chris Squire, Fish porte en lui quelque chose de Peter Gabriel, jusque dans la théâtralité, et Rothery ne dissimule pas sa dette envers David Gilmour. Le tout donne un son ample et dur qui achève de réconcilier les fans de prog et de hard rock, au même titre que des groupes comme IQ ou Pendragon, dans une synthèse qui donnera naissance quelques années plus tard à Dream Theater, Opeth ou Porcupine Tree.
Au moment d’aborder son troisième album, Marillion joue donc gros : il lui faut transformer l’essai, prouver qu’il est autre chose qu’un brillant revival progressif, et survivre à l’usure des tournées, aux tensions internes et à la fatigue nerveuse qui entourent alors Fish. C’est précisément de cette fragilité, de cette lassitude et de ce besoin de franchir un cap que va naître Misplaced Childhood, le disque qui fera basculer le groupe dans une autre dimension.
La genèse de Misplaced Childhood tient justement à ce moment où tout est encore possible, mais peut vaciller rapidement. À l’automne 1984, Fish traverse une période de grande confusion sentimentale, marquée par une rupture qui le laisse à la fois blessé, amer et nostalgique, tandis que l’épuisement des tournées et la pression qui pèse sur Marillion n’arrangent rien. C’est dans cet état de fragilité qu’émerge l’idée du disque : lors d’une expérience hallucinée causée par le LSD et restée célèbre, le chanteur croit voir apparaître une figure d’enfant derrière lui et se met à noircir des pages entières de notes, de souvenirs, d’images et d’associations d’idées. Cet enfant, en tenue de soldat et habillé d’une veste rouge, est bien entendu son double, et il sera l’élément central et mythique de la pochette du disque, truffée de symboles et réalisée par Mark Wilkinson, qui avait déjà travaillé avec le groupe sur ses deux premiers disques. Pour la première fois, Fish ne se réfugie plus vraiment derrière des personnages ou un imaginaire détourné : il puise directement dans ses propres failles, ses amours abîmées, son rapport à la célébrité naissante et dans cette sensation plus trouble encore d’avoir perdu quelque chose de l’enfance en chemin.
Enregistré ensuite à Berlin, dans l’atmosphère singulière des studios Hansa (oui, ceux de la trilogie berlinoise de Bowie, de The Idiot et de Lust for Life !), le disque prend la forme d’un véritable flux narratif, où la confession intime rencontre l’ambition progressive. C’est sans doute ce qui fait sa force durable : Misplaced Childhood n’est pas un concept album plaqué sur des chansons, mais un disque né d’une secousse intérieure que Marillion va transformer en œuvre cohérente, lyrique et profondément humaine. Pour la production, le choix d’EMI s’était porté sur Chris Kimsey, qui avait déjà un solide track record pour avoir travaillé avec ELP, Peter Frampton ou les Stones, ainsi qu’une réputation de ne pas dépasser les budgets. Kimsey ne connaissait pas le groupe, mais le choix s’avéra déterminant : producteur rigoureux, il n’avait rien d’un tyran capable d’en brider la créativité. Il n’hésitait pas non plus à partager les soirées alcoolisées du groupe. Les séances vont démarrer par l’écoute, par Kimsey, de l’album dans sa version live, qui était déjà jouée régulièrement par le groupe.
EMI veut des tubes ? Ce n’est pas du tout l’objectif de Marillion, qui livre la version alors moderne du concept album, avec pour thématique principale la perte de la jeunesse et de l’innocence. La première face démarre par Pseudo Silk Kimono : après une nappe de claviers, Fish y murmure presque plus qu’il ne chante ; c’est une ouverture atmosphérique avant le morceau le plus connu du groupe, celui qui les a en quelque sorte sauvés. Kayleigh est un morceau immédiatement accessible, et cela va lui permettre d’envoyer ses créateurs à Top of the Pops. C’est un exemple parfait de collaboration harmonieuse entre Rothery et Fish. Rothery apporte un riff mélancolique immédiatement mémorisable et un solo devenu classique ; Fish, lui, y verse une émotion très personnelle en évoquant Kay et, à travers elle, tous ses amours passés : « By the way, didn’t I break your heart? / Please excuse me, I never meant to break your heart / So sorry, I never meant to break your heart / But you broke mine / Kayleigh, is it too late to say I’m sorry? » (Au fait, est-ce que je ne t’ai pas brisé le cœur ?
/ Excuse-moi, je n’ai jamais voulu te briser le cœur / Je suis tellement désolé, je n’ai jamais voulu te briser le cœur /Mais toi, tu as brisé le mien / Kayleigh, est-il trop tard pour te dire que je suis désolé ?)
Dans sa volonté d’avoir un hit, EMI avait jeté son dévolu sur Lady Nina, un titre destiné à être un bonus, car ne s’insérant pas dans le concept. Le groupe a refusé de céder, heureusement, et Kimsey a rassuré la maison de disque sur sa capacité à faire de Kayleigh un tube. Une excellente prémonition, ma foi. Pour tous ceux qui ne connaissent le groupe que de loin, ce titre le symbolisera pour toujours. Pour les fans, cela reste l’emblème de Fish, mais que le groupe ne s’est pas résolu à abandonner après son départ. Souvent, ce genre de succès massif énerve les fans purs et durs, mais ce n’est pas le cas ici. Déjà, on l’a mentionné, le morceau n’a pas été écrit dans un but commercial, et sa réussite tient plus à sa qualité musicale qu’à des artifices de production. Au pire, on l’a trop entendu, mais en étant bien conscient qu’il a permis au groupe de continuer et que sans lui EMI aurait sévi…
Lavender prolonge la grâce avec une douceur que ne se permettait pas le Marillion des deux premiers disques. Le piano est en avant, Fish est à son meilleur et la mélodie est merveilleuse. Ce titre ne dure que 2 min 28, mais il est l’un des préférés des fans. Là encore, le solo final est tout à fait magique. Bitter Suite marque le moment où l’album cesse définitivement d’être une succession de chansons et se découpe en différentes parties, dans la pure tradition du rock progressif des années 70. Ce morceau de 8 mn est ainsi séparé en plusieurs vignettes qui, pour trois d’entre elles, font référence à des titres de films classiques : Brief Encounter (Brève Rencontre), Lost Weekend (Le Poison) et Blue Angel (L’Ange bleu) même si les paroles ne font pas directement référence à ces films : elles restent totalement liées à la séparation. Musicalement, Steve Rothery y signe quelques-unes de ses interventions les plus réussies, après que Mark Kelly ait donné le ton initial. L’ambiance est à la mélancolie, et le titre est ce qui rapproche le plus cet album du Marillion que nous connaissions précédemment.
Si nous avions encore des doutes sur le fait que Fish est aux commandes des paroles, Heart of Lothian va les dissiper, puisque le titre fait référence à la région de naissance de Fish, seul Écossais du groupe. Le « Heart of Midlothian » est en effet le nom historique d’un quartier et d’une ancienne prison située sur le Royal Mile, à Édimbourg. C’est aujourd’hui un cœur de mosaïque incrusté dans le sol, sur lequel il est de tradition de cracher, en souvenir du mépris qu’inspirait la prison. Et c’est bien entendu aussi le nom d’un club de football d’Édimbourg. Fish ne convoque évidemment pas ce symbole écossais au hasard. Il a maintes fois, par la suite, témoigné de son attachement viscéral à l’Écosse, et a choisi, il y a deux ans, de prendre sa retraite sur l’île de Barra, un coin isolé qui n’est probablement connu en France que des lecteurs des polars de Peter May.
Ainsi s’achève une face A immaculée, écoutée des centaines de fois et toujours intacte quarante ans plus tard.
La face B démarre par deux titres courts et nerveux, à commencer par Waterhole (Expresso Bongo), qui apporte une certaine tension et une basse plus méchante, tranchant avec ce qui a précédé par une écriture plus ramassée. Lords of the Backstage est également un morceau bref (moins de 2 mn) et incisif dont le principal intérêt est d’inscrire une fois de plus le groupe dans l’histoire du rock progressif puisqu’il se permet une citation de l’un de ses disques les plus célébrés, le Pawn Hearts de Van der Graaf Generator. La phrase I’m so far out and I’m too far in se retrouve en effet dans A Plague of Lighthouse Keepers. Ces deux titres servent surtout de rampe de lancement vers le cœur de la face B, sans doute l’un des plus grands moments de toute la discographie du groupe.
Blind Curve est la composition la plus complexe et la plus vertigineuse du disque. Fish y apparaît totalement dépressif : « Last night you said I was cold, untouchable / A lonely piece of action from another town / I just want to be free, I’m happy to be lonely / Can’t you stay away? / Just leave me alone with my thoughts / Just a runaway, I’m saving myself » (La nuit dernière, tu as dit que j’étais froid, intouchable / une silhouette solitaire venue d’une autre ville / Je veux juste être libre, je suis heureux d’être seul / Tu ne peux pas rester à l’écart ? / Laisse-moi simplement seul avec mes pensées / Juste un fugitif, je me sauve moi-même). Plus loin, il dit ne s’être jamais senti aussi seul, se demande s’il devient fou, affirme qu’il n’en peut plus, détecte une présence inconnue et réclame le retour de son enfance. La musique, une longue suite, est logiquement sombre et mélancolique ; Kelly ajoute à l’atmosphère de désolation, et les guitares de Rothery reviennent au thème de Heart of Lothian au bout de neuf minutes sidérantes de beauté. Le jeu du guitariste ne peut pas être plus gilmourien que sur ce morceau, et c’est naturellement un régal. Notons que Trewavas n’est pas en reste, et que ses parties de basse ont une importance capitale. Avec ce morceau, Marillion rappelle que, derrière les concessions mélodiques de certains titres, son ambition progressive n’a jamais faibli.
Alors, est-elle perdue, cette enfance ? Pas sûr, si l’on se réfère au point d’interrogation du titre suivant.
Childhood’s End? arrive a priori comme le moment de vérité, et la conclusion est claire : Fish est toujours ce même gamin : « I’m still the child / Because the only thing misplaced was direction, and I found direction / There is no childhood’s end » (Je suis toujours cet enfant / car la seule chose qui s’était égarée, c’était la direction, et j’ai retrouvé ma direction / Il n’y a pas de fin à l’enfance). La musique se fait nettement plus lumineuse que sur le titre précédent, et nous en sommes presque soulagés pour lui. Là encore, le morceau fonctionne comme un double clin d’œil : à Arthur C. Clarke, bien sûr, avec La Fin de l’enfance, mais aussi à Genesis, puisque l’expression « There is no childhood’s end » fait écho à Watcher of the Skies, sur Foxtrot. White Feather referme l’album avec une sobriété presque apaisée, après que Fish ait exposé à la fois ses fêlures et sa victoire provisoire sur ses démons. Dommage, c’est loin d’être musicalement un morceau passionnant.
Après Misplaced Childhood, le line-up initial de Marillion fera encore un autre album, Clutching at Straws, que j’ai acheté avec émotion à Bristol lors d’un stage linguistique. Il n’aura pas le même impact du fait de l’absence de tubes, même si certains le jugent supérieur. On se demande encore qui a décidé de sortir en single le lourdaud Incommunicado à la place de la jolie ballade Sugar Mice, mais c’est leur problème et celui d’EMI. Fish quittera ensuite un groupe plein de tensions pour entamer une carrière solo sans éclat, mais digne, et Marillion recrutera Steve Hogarth, qui, progressivement, se fera apprécier des fans au point d’être toujours aux commandes à ce jour. La nouvelle mouture du groupe mettra, elle aussi, trois disques avant de sortir son disque de référence, Brave. Le style y sera moins flamboyant, mais assez habité et ambitieux pour s’imposer durablement.
40 ans plus tard, Misplaced Childhood n’a jamais quitté la platine, et ses différentes rééditions (Deluxe, Mega super Deluxe), sont toujours attendues et célébrées.
![]()
Laurent Fegly
Marillion – Misplaced Childhood
Label : EMI
Date de sortie : 17 juin 1985
Marillion sera en concert au Casino de Paris le 21 novembre 2026 (Complet)
