[Live Review] Tricky et Marta au Trianon (Paris) : être et avoir été…

Deux jours après Puma Blue, qui incarne l’avenir du trip hop, son ancienne figure de proue Tricky était de passage à Paris. L’occasion de faire le point sur l’enfant terrible de Bristol, qui sort un nouvel album sous ce nom en juillet.

Tricky Trianon MEA

 

Joie : le trip hop n’est pas mort, il bouge encore ! La preuve avec deux têtes d’affiche du genre en concert à Paris à deux jours d’intervalle, durant ce week-end de la Pentecôte écrasé de chaleur. Une ambiance étouffante finalement idéale pour écouter ce genre de musique, dans des clubs obscurs où l’on peine quelque peu à respirer…  Affichant plus d’une génération d’écart, Adrian Thaws alias Tricky (58 ans) et Jacob Allen alias Puma Blue (31 ans), ne sont pas dans les mêmes dynamiques de carrière, et cela se ressent sur leurs publics respectifs. Pourtant, leurs arts sont proches : deux artisans des mélodies et des ambiances complexes, sculptées à coups d’électronique, dub, ambient, jazz, rock… Bref, des musiciens de trip hop bien vintage, qui cherchent, à leurs âges respectifs, à le transcender pour lui faire dépasser ses frontières naturelles.

Nous sommes déjà revenus sur le très beau concert de Puma Blue au Trabendo. Deux jours plus tard, pour la fin du week-end de Pentecôte, changement de décor, légèrement vers l’ouest, dans un Paris encore plus écrasé de chaleur. L’enfant terrible du hip hop, Adrian Thaws alias Tricky, se produit au Trianon. On le sait, Tricky, sorcier du son des débuts de Massive Attack, ayant vite déployé ses ailes dans une carrière solo, a eu une vie, personnelle et artistique, cabossée, où rien n’a ressemblé, de près ou de loin, à une ligne droite. Visiblement, sur le plan personnel, il est revenu vivre en France, à Toulouse, selon la dernière source fiable sur le sujet, le NME ; plus inattendu que Berlin ou Paris, et c’est un Toulousain d’origine qui le dis…  Sa réputation scénique est à l’avenant, il vaut mieux apparemment ne jamais s’attendre à quoi que ce soit… Pour ma part, je ne l’ai pas vu depuis 30 ans et la tournée Pre-Millenium Tension, deuxième album très dark, avec des shows noirs et empreints d’une violence sourde, tendus comme peu. Pas le genre d’expérience qui donne envie d’y revenir facilement, car « cela demande un effort ». Mais indéniablement le genre de concert qui laisse une trace, même si pas écrit à l’encre sympathique.

Marta Trianon 01Ce soir, pour moi, il s’agit de saluer le parcours de celui qui, au-delà des vicissitudes de la vie, a su se réinventer en permanence et durer. Car Tricky a duré, avec une belle productivité ces dernières années, sous différents alias artistiques (Lonely Guest, Theis Thaws,…), et son million d’auditeurs mensuel en moyenne sur Spotify. Sa collaboration la plus notable de ces dernières années est celle qui le lie à la chanteuse polonaise Marta Złakowska, alias Marta, qui assure la première partie de cette nouvelle tournée.  L’ayant rejoint pour chanter sur la tournée de 2017, celle-ci est devenue rapidement sa principale collaboratrice artistique. Voix centrale du bel album Fall to Pieces (2020), elle sort en 2023 son premier album solo, When It’s Going Wrong, produit par Tricky via son label False Idols. Puis un album à deux avec son « mentor » en octobre 2025, Out The Way. On imagine qu’elle sera également très présente sur le nouvel album que Thaws sortira sous le nom de Tricky, pour la première fois depuis six ans, en juillet prochain.  L’influence de Marta semble évidente dans son évolution artistique ces dernières années, vers des formes plus courtes, débarrassées des obligations de durée, de ponts nous amenant vers le troisième tiers des chansons…  Et plus épurées mélodiquement, privilégiant des idées de mélodies directes, portées par de simples lignes de basses ou guitares, et/ou des beats légers.

Cette concision vaut aussi pour Marta, comme nous avons pu le vérifier ce soir. A 19h30, horaire pas tardif puisque ce lundi soir est en quelque sorte un « dimanche soir », Marta monte sur la scène du Trianon, dans une configuration 100% assise, ce qui réduit la jauge à 700 ou 800 personnes. Devant un public clairsemé, elle est accompagnée d’un musicien (technicien ?) lançant effets et boucles depuis un laptop, et nous gratifiera d’une première partie de 23 minutes exactement. En sept chansons, la chanteuse décline dans une lumière blême, statique et d’une voix également blême, le meilleur de son dernier album, sans que l’intérêt de cette déclinaison scénique minimaliste et franchement « cheap » ne saute aux oreilles. Pas le temps de s’ennuyer en tout cas, compte tenu de la durée de l’exercice, qui donne envie de réécouter au calme l’album et les Concrete Juliet, Voodoo Cherry, Leave the Lights (plus électro limite synthpop / darkwave), ou encore la chanson Out The Way, « jouées » ce soir.  Ce trip-hop rêveur offre de beaux passages.

Vers 20h30, dans l’ancien théâtre à présent complet, les lumières s’éteignent (et ne se rallumeront pas, le set se déroulant dans une obscurité quasi totale, à l’exception du dernier titre…) : l’enfant terrible de Bristol entre sur la scène, accompagné par Marta et par Mitch Sanders (chant), un guitariste, un batteur et un claviériste. Avec son groupe, Tricky va nous offrir le plus inattendu des cadeaux : une prestation hyper professionnelle, un show millimétré d’une heure pile poil, tout en maîtrise. Cela ne plaira pas à tout le monde, mais globalement le public aura été très réceptif à ce show qui plante l’ambiance du moment : dark, bien sûr, mais aussi très rock, avec même des relents métalliques sur certains morceaux, le tout bien animé par de discrets jeux de lumières. Sur scène, dès l’introductif I’m not Going, le ton est donné : le groupe jouera serré autour de son héros qui danse, parfois chante un peu, souvent laisse la vedette à ses acolytes. Le chant se partagera ainsi équitablement entre Marta et Sanders selon les morceaux.

Tricky Trianon 02Mais pas de question pour autant pour Tricky de donner aux spectateurs ce qu’ils attendent : des vieux tubes de Maquinquaye et Pre-Millenium Tension ! Tricky sur scène, c’est le Jean-Louis Murat du trip hop : en route pour des choix inattendus de chansons, des versions rares et des inédits. La playlist de cette tournée propose notamment les versions « reincarnated » de deux chansons de Maquinquaye (Overcome et Struggling), des covers plus ou moins obscures (de Young Magic et Public Enemy), la très belle Moving From Water de l’album en duo avec Marta, et une sélection inattendue du catalogue. Le rayon inédits était copieux : ce fut ainsi l’occasion de découvrir les nouvelles compositions de Thaws, pour ce nouvel album, le premier sous le nom de Tricky, à paraître en juillet, Different When It’s Silent. Un titre dont on comprend qu’il s’agit d’une nouvelle référence explicite au décès de sa fille à 24 ans, remontant à 2019, pour un album annoncé comme plus « rock », possiblement bouleversant. Ce soir, comme sur ce début de tournée européenne, Tricky et son groupe en joueront cinq extraits, s’intégrant parfaitement au set, et à l’ambiance générale, entre uppercuts et moments en apparence plus soft, mais jamais sereins. Nous guetterons cet album avec attention au creux de l’été, même s’il n’est pas sûr que cela en fasse un album de plage idéal.

Après 45 minutes, le sextet sort déjà de scène, pour revenir illico pour un rappel dense et parfait. Inauguré avec le récent et excellent single Out Of Place, chanté avec Marta, très rock avec un riff et des nappes et effets en contrepoint efficace, avant des chœurs comme blessés. La version « reincarnated » de Strugglin’ et Nothing’s Changed (sur l’album False Idols de 2013), maintient la tension avec leur trip hop « canal historique », et même millésimé Bristol 1995 pour la première. Le groupe conclut son « encore » avec une claque finale, Vent, track introductive de l’album bien barré Pre-Millenium Tension (chanté avec Martina Topley-Bird), qui diffuse progressivement sa tension sourde et lancinante, jusqu’à un explosif final façon cataclysme. Là, Tricky se laisse aller, resté seul en scène, à une danse convulsive, les lumières stroboscopiques lui léchant régulièrement le corps blessé, torse nu, à vif. Un final fascinant, pour un concert concis certes — mais le reproche-t-on à Beth Gibbons, au hasard ? — mais surtout d’une grande cohérence artistique, preuve d’une intégrité préservée.

Au moment de revenir au boulevard de Rochechouart, baigné encore par la lumière de cet été précoce, à seulement 21h30, une certitude : après le concert de Puma Blue, celui de Tricky confirme que le trip hop, à défaut d’être totalement réinventé, n’est pas mort. En soi, c’est déjà une bonne nouvelle !

Marta :
Tricky :

Jérôme Barbarossa
Photos : JCG (première), XM pour les autres. Merci à eux !

Marta et Tricky au Trianon (Paris)
Production : Veryshow
Date : le lundi 25 mai 2026

Leur dernier album :

Out the WayMarta & TrickyOut the Way
Label : False Idols
Date de parution : 3 octobre 2025

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