Christos Markogiannakis, criminologue grec, joue avec les codes du polar et les phobies du lecteur dans une construction cérébrale très sophistiquée. Âmes sensibles, détournez le regard !

Christos Markogiannakis, spécialiste de criminologie, est né à Athènes mais vit désormais à Paris où il étudie les liens entre l’art et le crime. Son dernier roman, Les yeux sur moi, met à nouveau en scène son flic récurrent : la capitaine Markou. La traduction du grec est signée par Hélène Zervas.
Un serial-killer terrorise Athènes et les flics sont à cran. Nous avons là le capitaine Christophoros Markou, son collègue Constantinos Manias et une profileuse, Roubini Gaetanou. Le tueur, on le connait dès le début, c’est Yannis Papadakis, « un nom banal pour un homme banal, voilà tout ce qu’il était. Du moins en apparence ». Oui : en apparence, tout est là, car c’est avec les apparences et le lecteur que joue Markogiannakis ! Le meurtrier a été horriblement défiguré (attaque au vitriol ?) et cherche à se venger d’un monde qui ne veut plus le regarder, pour « poser à nouveau les yeux sur le monde, qui ne pose pas les siens sur moi ». Il est également affligé d’un terrible don de divination : dans les yeux de ses interlocuteurs, il « voit » leur mort prochaine …
Il lit « la mort dans les regards, comme d’autres l’avenir dans le marc de café ou la paume de la main ». Et puisqu’on parle beaucoup de regard, Yannis Papadakis joue de la petite cuillère pour énucléer ses victimes qui sont toutes trucidées selon un « modus operandi similaire : strangulation, puis énucléation ». Voilà le décor est planté au pied de l’Acropole !
Mais ce n’est pas tout ! Le capitaine Markou souffre d’ommétaphobie (ça tombe pas trop bien pour cette enquête !) et lit José Saramago.
« Il posa le livre sur la table, la couverture jaune bien visible. José Saramago, L’Aveuglement. » Quant à la profileuse, elle est atteinte d’une dégénérescence héréditaire de la rétine (rétinopathie pigmentaire) et va bientôt devenir aveugle ! « Quelle ironie. Deux meurtres avec énucléation, et moi qui vais perdre la vue. Ses yeux s’emplirent de larmes. ». Vous l’avez compris, Christos Markogiannakis aime jouer avec les codes et manie l’ironie avec brio. « C’est surréaliste, pensa Markou. On se croirait dans un polar nordique. »
Ce polar, écrit par un criminologue, fourmille de références et se termine sur une postface qui cite le Décalogue de Ronald Knox. Un prêtre qui était aussi auteur de romans policiers et qui, vers 1930, avait édicté les dix commandements (lui non plus ne manquait pas d’humour) pour tout auteur de polars qui se respecte. L’intrigue est tarabiscotée à souhait et le lecteur comprend vite qu’il est vain de chercher à devancer les enquêteurs. Dans ce récit choral où chaque chapitre nous plonge dans l’esprit des différents personnages, y compris celui du tueur, l’auteur s’amuse à brouiller les apparences et à mener son lecteur par le bout du nez. Dans les toutes dernières pages, on découvrira que rien n’est tout à fait exactement comme on le croyait. Comme on le voyait.
Tout cela est écrit simplement, sans réelle ambition stylistique, sans recherche d’effets littéraires, et la plume de Christos Markogiannakis est toute entière au service d’une construction cérébrale sophistiquée et bien tordue !
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Bruno Ménétrier
