Paul McCartney – The Boys of Dungeon Lane : faire danser les fantômes

Avant les Beatles, avant la légende, il y avait Liverpool, les rues ouvrières, les copains, les mères courage et les rêves d’évasion. Avec The Boys of Dungeon Lane, Paul McCartney remonte le fil de ses souvenirs et transforme une mémoire intime en ultime célébration de la vie ordinaire.

McCartney
© 2026 Mary McCartney

« I used to walk past your house / Every night, I’d look up at you window / The light was on / I saw your silhouette on the blind / Do you think of me? / Do I ever cross your mind? » (Avant, je passais devant chez toi / Chaque soir, je levais les yeux vers ta fenêtre / La lumière était allumée / Je voyais ta silhouette sur le store / Penses-tu à moi ? / Est-ce que je te traverse parfois l’esprit ?). Les premières phrases de As You Lie There, la première chanson du nouvel album de McCa, ne laissent planer aucun doute : c’est bien un retour vers le passé auquel nous sommes conviés, comme d’ailleurs l’indique clairement le titre du disque, puisque Dungeon Lane est le nom de la rue où habitait Paul quand il était enfant. Et cet exercice mémoriel est – ce qui est plus intéressant – relatif à une vie antérieure au démarrage de la « légende Beatles ».

The Boys of Dungeon LaneD’ailleurs, à propos de Days We Left Behind, le premier single extrait de The Boys of Dungeon Lane, Paulo expliquait : « Je me demande souvent si je ne fais que parler du passé, mais en même temps, je me dis que comment pourrait-on écrire sur autre chose ? Ce sont juste beaucoup de souvenirs de Liverpool… On n’avait pas grand-chose, mais ça n’avait pas d’importance parce que tout le monde était formidable et on ne se rendait même pas compte du manque. » Donc soyons clairs, même si les gens s’excitent encore sur le fait que Ringo Starr joue sur le très joli Home to Us, ce disque n’a rien à voir avec une quelconque « nostalgie » des Beatles, de leur génie, de leur musique. Ce disque parle d’une société disparue, d’une communauté de gens qui vivaient à Liverpool à la fin des années 50 et au début des années 60, auquel McCa tire un coup de chapeau, ou une dernière révérence avant que la foutue modernité ait tout avalé, tout oblitéré. Ecoutons attentivement les histoires que racontent ces chansons, ces histoires de vies ordinaires, loin, très loin du glamour que l’on attache parfois à un passé outrageusement embelli… Par exemple cette histoire de mère « ordinaire » qui clôt l’album (Momma Gets By) : « Momma gets by while papa gets high / She makes enough to raise a family / She’s working all day to bring in the pay / She’s taking good care of me / Giving me every opportunity / And if it rains, she never complains » (Maman se débrouille pendant que papa plane / Elle gagne assez pour faire vivre sa famille / Elle travaille toute la journée pour rapporter sa paye / Elle prend bien soin de moi / Elle me donne toutes les opportunités / Et s’il pleut, elle ne se plaint jamais).

Et puis, histoire de bien tuer toute tentation « nostalgique », alors que la presse anglaise délire méchamment en disant même que ce disque est le meilleur de McCartney au XXIème siècle, soyons cruellement objectifs : il n’y a, parmi les quatorze chansons qui le composent, aucune mélodie digne d’être comparée à ce que Paulo écrivait chez les Fab Fours, ni même au cours de sa longue carrière solo ou avec Wings. Allez, Down South, Life Can Be Hard ou Salesman Saint font un peu illusion, mais c’est parce que nous nous sentons bienveillants… et aussi parce que nous vivons à une époque où il y a peu de grands mélodistes. Et puis, le chant est régulièrement ATROCE : cette voix qui était divine et avait peu à peu faibli au cours de la dernière décennie, a désormais entièrement disparu. Et ajoutons que la production « moderne » – bien typique du mauvais goût reconnu de Paulo – de Watt (Andrew Wotman, producteur US, clairement pas à son affaire ici…) achève de précipiter nombre de titres dans l’enfer de l’insignifiance.

Bref, ne nous fatiguez pas avec le respect dû à un homme de 83 ans qui a été à lui seul le pilier de tout un pan de la musique contemporaine, n’inventez pas de chef d’œuvre là où il n’y en a pas. Si The Boys of Dungeon Lane nous plaît, nous enchante même régulièrement, c’est parce que c’est le disque VIVANT d’un musicien qui, finalement, fait la seule chose qu’il sait faire, écrire des chansons VIVANTES sur des gens et des choses qui comptent ou ont compté pour lui. Ce qui frappe dès la première écoute, ce n’est pas une quelconque mélancolie qui suinterait de ces évocations personnelles, mais au contraire une vitalité énorme, un humour léger et indiscutable. The Boys of Dungeon Lane fait peut-être effectuer un dernier tour de piste aux fantômes du passé, mais c’est bien avec une bonne vieille énergie pop que McCartney les fait danser ! Il est d’ailleurs intéressant de pointer le manque absolu de cohérence stylistique du disque : on passe sans problème du classicisme pop beatlesien à la sucrerie gouleyante des Wings, du folk anglais pur et dur au cabaret ou au music-hall. Car McCa, en vrai professionnel du songwriting classique, sait que c’est la chanson qui réclame, qui impose le « genre », et pas le contraire.

The Boys of Dungeon Lane est donc, envers et contre tout, y compris le bien que trop de personnes en disent, un disque passionnant, parfois bouleversant. Il témoigne de la persistance d’un homme devenu une sorte de dernier grand historien vivant, non seulement de la pop britannique, mais aussi d’une société prolétaire qui n’existe plus. Arrivé à un âge où il n’a plus besoin de prouver quoi que ce soit, et surtout pas de se défendre de son éternelle image de « mélodiste léger », McCartney apparaît ici comme un artiste libre.

Et c’est très beau.

Eric Debarnot

Paul McCartney – The Boys of Dungeon Lane
Label : Capitol Records
Date de parution : 29 mai 2026

10 thoughts on “Paul McCartney – The Boys of Dungeon Lane : faire danser les fantômes

  1. Bel article. Encore une fois.

    il y a chez moi pourtant quelques mélodies bien trouvées. The days we left behind, tout dans cette simplicité si efficace propre à Maca, ou encore Ripples in a pond.

  2. Cependant « aucune mélodie digne d’être comparée à ce que Paulo écrivait au cours de sa longue carrière solo ?  »
    C’est assez sévère, il me semble.
    D’accord pour la qualité du chant, et c’est triste, quand même. C’est d’ailleurs ce qui refreine ma curiosité (j’ai failli dire mon enthousiasme).

      1. Oui, au final.
        D’ailleurs, c’est très émouvant de nous retrouver face à un Paul McCARTNEY devenu vieux et faible, la voix, les compositions (certes artiste libre) On l’a connu tellement invincible.
        Ça m’avait fait un peu la même impression à l’époque des derniers American Recordings de Johnny CASH.

        1. Mon rêve, ce serait évidemment qu’un producteur de la trempe de Rick Rubin pousse McCa dans ses retranchements pour ses prochains albums. Ce serait fabuleux !

  3. Du coup, trois question :
    Quels sont les trois meilleures chansons de Paul McCartney (hors Beatles) ?
    Quels sont les trois meilleurs albums de Paul McCartney (hors Beatles) ?
    Et, troisième question, quel est le meilleur album de Paul McCartney du XXIe siècle ?
    Alors ?…

    1. A mon goût – et je ne saurai prétendre à avoir raison sur un sujet aussi complexe et personnel que la musique :
      1) mes trois albums préférés : Ram / Band on the Run / Flaming Pie
      2) mes trois chansons préférées : Another Day / Maybe I’m Amazed / Calico Skies
      3) mon album préféré de McCa au XXIe siècle : Chaos and Creation in the Backyard
      Alors du coup, je me permettrai de te demander les tiens…

  4. – Mes 3 chansons de Macca : des petites choses qui m’ont fasciné (y’en a d’autres) à l’écoute des albums (une chanson est plus belle quand on ne la comprend pas totalement, n’est-ce pas?) :
    Junk / I’m Carrying / Baby’s Request
    – Mes 3 albums :
    McCartney / Ram / Band on the Run
    + Unplugged (je triche un peu, mais je l’ai tellement écouté !)
    Je ne l’ai vu qu’une fois en concert, celui du retour à Paris (Bercy) en 1989.
    – l’album du 21e siècle : Chaos and Creation in the Backyard
    Allez, à qui le tour ?

    1. On est quand même bien alignés, sur ce coup-là, je trouve ! Personnellement, je ne l’ai vu que deux fois, une fois dans des conditions idéales – au premier rang de l’Olympia en 2007 – mais pour un set que j’avais trouvé un tantinet décevant, et une seconde fois, dans des conditions normalement bien inférieures, dans un stade à São Paulo en 2014, et pourtant j’avais trouvé ça enthousiasmant. C’est assez contre-intuitif, mais bon, c’est la magie du live !
      Mes live reports de l’époque : https://uneviedeconcerts.fr/tag/mccartney/

  5. Bonjour,

    Bel article que j’ai trouvé assez cohérent. Je trouve l’exercice extrêmement difficile et périlleux à la fois. Âgé de quelques années de moins de celui de Paul, ça fait pas mal de décennies que les Fab4 m’accompagnent et plus particulièrement Macca, sans doute le plus grand compositeur de tous les temps et il le restera sans doute très très très longtemps ! Et quel instrumentaliste hors pair (parfois je me demande s’il ne joue pas du violon aussi…)

    Bref, je disais difficile car on ne peut pas décemment « brûler » ce qu’on a tellement adoré. Périlleux car tous les clichés peuvent nous assaillir à tous moments. Et pourtant… Ceci est un appel au bassiste de génie :

    « Mon cher Paul,

    Je comprends ton désir de créer encore et encore pour ne pas que l’on t’oublie. Sache que tu es entré dans l’intemporalité à tout jamais et ce il y a fort longtemps déjà. Il y tellement de choses que tu pourrais faire sans être dans l’obligation de nous pondre des albums (euh… merde… je voudrais pas le vexer…) que l’on écoutera juste une ou deux fois par curiosité et qui iront sagement se couvrir de poussière, enveloppés par l’oubli , oui, là, au fin fond de l’étagère. et blabla, blablabla…. (vous aurez compris je pense le fond du sujet) ».

    Je vais être assez direct : ça fait des années que je prends plus AUCUN PLAISIR à écouter les galettes de Paulo. Il y a bien quelques petites pépites ça et là, mais pour moi il a sérieusement commencé à décliner après les années 1980. Je ne comprends pas pourquoi presque personne ne cite les FABULEUX albums  » Tug Of War » et « Pipes Of Peace » ! Personnellement les meilleurs productions avec le nom moins fabuleux « Band on the run ».

    Je sais « que-c’est-pas-bien-de-critiquer Mr McCartney ». Tout le monde se met un peu de coton dans les ouïes, va se trouver des supers compositions et aussi se mentir à soi-même. Oui, il faut l’admettre, le niveau à considérablement baissé. Depuis 1983 est sortit quinze albums : combien de titres phares sont dans votre mémoire ? Attention, j’aperçois des nez qui s’allongent !

    Oui, ma critique est certainement (à vos yeux) déraisonnable ou farfelue. Somme toute, ce n’est que mon opinion et comme dirait Jenesaisplusqui : « Toute vérité n’est pas bonne à dire ».

    Voici mes trois albums préférés :
    Tug of war / Pipes of peace / Band on the run
    (tiens, c’est assez cocasse, mes deux premiers ont été produit pat Mr Sir George Martin ! Vous avez dit bizarre ?…)

    Quant aux chansons, c’est impossible d’en nommer trois. Il y a tellement de joyaux sur la période 70/80 ! Bon, allez, une de mes préférées : « Here today ».

    Cordialement, Francis

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