Avant les Beatles, avant la légende, il y avait Liverpool, les rues ouvrières, les copains, les mères courage et les rêves d’évasion. Avec The Boys of Dungeon Lane, Paul McCartney remonte le fil de ses souvenirs et transforme une mémoire intime en ultime célébration de la vie ordinaire.

« I used to walk past your house / Every night, I’d look up at you window / The light was on / I saw your silhouette on the blind / Do you think of me? / Do I ever cross your mind? » (Avant, je passais devant chez toi / Chaque soir, je levais les yeux vers ta fenêtre / La lumière était allumée / Je voyais ta silhouette sur le store / Penses-tu à moi ? / Est-ce que je te traverse parfois l’esprit ?). Les premières phrases de As You Lie There, la première chanson du nouvel album de McCa, ne laissent planer aucun doute : c’est bien un retour vers le passé auquel nous sommes conviés, comme d’ailleurs l’indique clairement le titre du disque, puisque Dungeon Lane est le nom de la rue où habitait Paul quand il était enfant. Et cet exercice mémoriel est – ce qui est plus intéressant – relatif à une vie « pré-Beatles« , antérieur au démarrage de la « légende Beatles ».
D’ailleurs, à propos de Days We Left Behind, le premier single extrait de The Boys of Dungeon Lane, Paulo expliquait : « Je me demande souvent si je ne fais que parler du passé, mais en même temps, je me dis que comment pourrait-on écrire sur autre chose ? Ce sont juste beaucoup de souvenirs de Liverpool… On n’avait pas grand-chose, mais ça n’avait pas d’importance parce que tout le monde était formidable et on ne se rendait même pas compte du manque. » Donc soyons clairs, même si les gens s’excitent encore sur le fait que Ringo Starr joue sur le très joli Home to Us, ce disque n’a rien à voir avec une quelconque « nostalgie » des Beatles, de leur génie, de leur musique. Ce disque parle d’une société disparue, d’une communauté de gens qui vivaient à Liverpool à la fin des années 50 et au début des années 60, auquel McCa tire un coup de chapeau, ou une dernière révérence avant que la foutue modernité ait tout avalé, tout oblitéré. Ecoutons attentivement les histoires que racontent ces chansons, ces histoires de vies ordinaires, loin, très loin du glamour que l’on attache parfois à un passé outrageusement embelli… Par exemple cette histoire de mère « ordinaire » qui clôt l’album (Momma Gets By) : « Momma gets by while papa gets high / She makes enough to raise a family / She’s working all day to bring in the pay / She’s taking good care of me / Giving me every opportunity / And if it rains, she never complains » (Maman se débrouille pendant que papa plane / Elle gagne assez pour faire vivre sa famille / Elle travaille toute la journée pour rapporter sa paye / Elle prend bien soin de moi / Elle me donne toutes les opportunités / Et s’il pleut, elle ne se plaint jamais).
Et puis, histoire de bien tuer toute tentation « nostalgique », alors que la presse anglaise délire méchamment en disant même que ce disque est le meilleur de McCartney au XXIème siècle, soyons cruellement objectifs : il n’y a, parmi les quatorze chansons qui le composent, aucune mélodie digne d’être comparée à ce que Paulo écrivait chez les Fab Fours, ni même au cours de sa longue carrière solo ou avec Wings. Allez, Down South, Lie Can Be Hard ou Salesman Saint font un peu illusion, mais c’est parce que nous nous sentons bienveillants… et aussi parce que nous vivons à une époque où il y a peu de grands mélodistes. Et puis, le chant est régulièrement ATROCE : cette voix qui était divine et avait peu à peu faibli au cours de la dernière décennie, a désormais entièrement disparu. Et ajoutons que la production « au goût du jour » – bien typique du mauvais goût reconnu de Paulo – de Watt (Andrew Wotman, producteur US, clairement pas à son affaire ici…) achève de précipiter nombre de titres dans l’enfer de l’insignifiance.
Bref, ne nous fatiguez pas avec le respect dû à un homme de 83 ans qui a été à lui seul le pilier de tout un pan de la musique contemporaine, n’inventez pas de chef d’œuvre là où il n’y en a pas. Si The Boys of Dungeon Lane nous plaît, nous enchante même régulièrement, c’est parce que c’est disque VIVANT d’un musicien qui, finalement, fait la seule chose qu’il sait faire, écrire des chansons VIVANTES sur des gens et des choses qui comptent ou ont compté pour lui. Ce qui frappe dès la première écoute, ce n’est pas une quelconque mélancolie qui suinterait de ces évocations personnelles, mais au contraire une vitalité énorme, un humour léger et indiscutable. The Boys of Dungeon Lane fait peut-être effectuer un dernier tour de piste aux fantômes du passé, mais c’est bien avec une bonne vieille énergie pop que McCartney les fait danser ! Il est d’ailleurs intéressant de pointer le manque absolu de cohérence stylistique du disque : on passe sans problème du classicisme pop beatlesien à la sucrerie gouleyante des Wings, du folk anglais pur et dur au cabaret ou au music-hall. Car McCa, en vrai professionnel du songwriting classique, sait que c’est la chanson qui réclame, qui impose le « genre », et pas le contraire.
The Boys of Dungeon Lane est donc, envers et contre tout, y compris le bien que trop de personnes en disent, un disque passionnant, parfois bouleversant. Il témoigne de la persistance d’un homme devenu une sorte de dernier grand historien vivant, non seulement de la pop britannique, mais aussi d’une société prolétaire qui n’existe plus. Arrivé à un âge où il n’a plus besoin de prouver quoi que ce soit, et surtout pas de défendre son image de « mélodiste léger », McCartney apparaît ici comme un artiste libre.
Et c’est très beau.
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Eric Debarnot
