[Essai] « Tim Burton ou le Prométhée gothique » : Burton retrouvé !!!

Il fut un temps où aimer Tim Burton relevait de l’évidence pour toute une génération de cinéphiles. Avant les tics visuels, les blockbusters fatigants et la caricature médiatique, il y avait un véritable auteur. Avec son remarquable Tim Burton ou le Prométhée Gothique, Elsa Colombani nous rappelle pourquoi.

Batman le défi
Copyright Warner Bros. France

Il est difficile aux plus jeunes d’entre nous d’imaginer une époque où l’une des étoiles qui brillaient le plus fort au firmament du 7ème art – en tous cas pour les hordes de cinéphiles français qui s’empoignaient sur des revues et fanzines pour définir les canons du génie – était celle, toute noire soit-elle, de Tim Burton. Aujourd’hui, il est beaucoup plus habituel de le traiter comme un gentil farfelu, mal peigné et pas toujours très propre sur lui, ajoutant un peu de poudre aux yeux gothique à un cinéma commercial, disnéyen souvent, qui n’a d’autre ambition que de faire vendre des seaux de popcorns dans les multiplexes (ou de fidéliser les abonnés à Netflix). Pourtant, oui, pendant vingt ans, de 1988 (Beetlejuice) à 2007 (Sweeney Todd), Tim Burton a été l’un de nos réalisateurs préférés. L’un de nos vrais « chouchous ». Il fut même quelqu’un qui réussit à rendre Johnny Depp « honorable » aux yeux de tous, avant le naufrage des Pirates des Caraïbes, les violences conjugales, les publicités pour les parfums et les rodomontades des Hollywood Vampires

Tim Burton ou le prométhée

… Et, comme nous le rappelle Elsa Colombani, critique de cinéma et docteure en Lettres et Littératures anglophones, journaliste à la revue Etudes, dans l’introduction de son excellent essai, Tim Burton ou le Prométhée Gothique, il nous a offert une oeuvre aussi passionnante que cohérente qui a permis que « l’adjectif « burtonien » devienne aussi éloquent que « kafkaïen » ou « hitchcockien » ». Pas si mal, non, pour un petit dessinateur, parmi des centaines d’autres, ayant débuté sa carrière comme grouillot chez Disney, avant de s’en faire rapidement débarquer ?

On célèbre régulièrement ici les qualités des essais publiés par Playlist Society, et on est heureux en refermant ce nouveau et copieux volume de pouvoir dire que cette jolie maison continue à produire des essais de très haute tenue. Car, au départ, on craint d’avoir à avaler un brouet un peu gras d’évidences sur l’esthétique gothique « classique » (celle de la littérature du même nom) recyclée par Burton, sur sa défense systématique des « monstres » comme une alternative beaucoup plus « humaine » à l’humanité « ordinaire », et sur l’émouvante beauté du geste de rébellion punk de l’artiste traîne-savates, des idées que tout le monde ressassait déjà à la fin du siècle dernier. Mais heureusement, Colombani est bien trop intelligente pour ça, et elle déroule pour notre plus grand bonheur une pelote bien fournie de théories audacieuses, d’idées nouvelles, construites sur des échos pas toujours évidents entre les films, les écrits, les dessins de Burton.

Sa pensée se décline sur quatre thèmes, qui s’enchaînent au fil d’une logique solide, bien tenue : 1) le modèle Frankenstein – 2) le château gothique, entre prison et refuge – 3) l’Art à double tranchant – 4) frontières troubles, mondes doubles. Mieux, et c’est là que, pour nous, le livre gagne des points et se distingue des éternelles péroraisons sur Edward aux mains d’argent, Ed Wood ou Sleepy Hollow, Colombani base ses théories sur les films les plus mal-aimés de Burton, y compris les plus récents : il y a quelque chose d’intellectuellement admirable dans ce travail d’exploration de films comme Planet of the Apes, Charlie and the Chocolate Factory, Big Eyes, Dumbo, Miss Peregrine’s Home for Peculiar Children ou d’une série comme Wednesday, pour en distiller des beautés qui nous avaient clairement échappé. Et nous donner même envie de les revoir !

Grosse réussite donc que ce travail de quasi-réhabilitation d’un auteur qui nous semblait usé, dépassé dans un monde où la beauté des monstres est devenue (grâce à lui, largement, en fait) une sorte d’évidence, voire de banalité.

Eric Debarnot

Tim Burton ou le Prométhée gothique
Essai français d’Elsa Colombani
Editeur : Playlist Society
160 pages – 17 Euros
Parution : 23 avril 2026

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