Deux-cents-quinze lettres échangées entre 1904 et 1941 par Virginia Woolf et Vanessa Bell, sa sœur aînée. Témoignant de l’intensité de leur relation, elles nous introduisent dans l’intimité de leur quotidien mais aussi dans le très élitiste « Bloomsbury Group» et nous révèlent les coulisses de la création littéraire et artistique.

Pour sa soeur Vanessa, Virginia Woolf est son « singe adoré » ou sa « pauvre petite bête »… La correspondance qu’échangent les deux sœurs entre 1904 et 1941, réunie ici par les éditions de la Table ronde et traduite par Carine Bratzlavsky et Anne-Marie Smith-Di Basio – 215 lettres, presque toutes inédites – témoigne du lien indéfectible qui les unit. « Bloomsbury a deux cœurs, battant en accord ou en opposition. L’un est le cœur littéraire, l’autre celui des peintres, plus calme, moins tumultueux », écrira Angelica Garnett, la fille de Vanessa Bell dans Les Deux Cœurs de Bloomsbury. Amies, complices et parfois secrètement rivales, Vanessa et Virginia n’ont jamais cessé de s’écrire tout au long de leur vie et ce, presque quotidiennement : propos sur la littérature et l’art, considérations sur la vie de couple ou la maternité, réflexion sur la condition féminine, mais aussi récits de voyages, chroniques mondaines, potins et sarcasmes – les sœurs savent être délicieusement malveillantes ! Seule la mort de Virginia en mars 1941 mettra un terme à ces échanges.
En 1904, Vanessa et Virginia, devenues orphelines, s’installent avec leurs trois frères dans le quartier de Bloomsbury. Elles portent encore le nom de leur père, Stephen. Vanessa devint Bell en 1907 et Virginia devint Woolf en 1912, et c’est à partir de ce changement de patronyme qu’elles osèrent, semble-t-il, embrasser pleinement la carrière dont elles rêvaient. Cette correspondance croisée met en évidence leur cheminement parallèle : chacune se confie à l’autre, commente ses œuvres, l’encourage, la conseille, la félicite. Voilà qui éclaire le lecteur sur l’univers de Virginia Woolf et lui permet sans doute de découvrir celui de sa soeur. Vanessa Bell, artiste peintre reconnue de son vivant, est loin, en effet, d’avoir la notoriété de celle qui était sa cadette de trois ans. Ce livre lui rend justice, publiant quatorze portraits qu’elle a peints entre 1912 et 1960 ainsi que les couvertures qu’elle a dessinées pour les romans de Virginia parus à la Hogarth Press, la maison d’édition fondée par le couple Woolf.
Histoire d’une relation intense et singulière, les lettres qu’échangent Vanessa et Virginia constituent aussi un témoignage sur une époque – essentiellement l’entre-deux-guerres, avec ses joies puis ses angoisses – et sur une société d’intellectuels privilégiés – le très fermé Bloomsbury Group, auquel appartinrent le romancier E. M. Forster, le peintre et théoricien de l’art Roger Fry, ou encore Clive Bell et Leonard Woolf. Entre ses membres, une émulation constante, une activité bouillonnante autour d’expositions, voyages, débats esthétiques, projets éditoriaux… Ce que j’ai préféré dans Baisers du singe, c’est l’accès qu’il nous donne aux coulisses de la création. Ce qui relève du quotidien m’a paru moins intéressant et le livre aurait, à mon avis, gagné à être plus resserré. Reste le charme de cette correspondance tendre, souvent joyeuse, sur laquelle planent pourtant les inquiétudes liées à la dépression chronique de Virginia. Trente-sept ans d’échanges qui s’ouvrent sur sa première tentative de suicide, et qui seront interrompus par son suicide effectif, annoncé à sa soeur par ces simples mots : »J’ai lutté mais je n’y arrive plus. »
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