« Le Roman de Murat » de Yann Bergheaud et Marc Besse : une lumière émouvante

Troisième et dernier volet de notre série sur les hommages à Jean-Louis Murat, trois ans après sa subite disparition. Nous revenons sur un témoignage singulier, paru en début d’année, celui de son fils aîné, qui éclaire l’artiste d’une lumière émouvante.

Yann Bergheaud
Yann Bergheaud – Photo : © Samuel Kirszenbaum

Jean-Louis Murat est partout alors que l’on « fête » un sale anniversaire, celui des trois ans de sa disparition, un week-end de l’Ascension bien ensoleillé sur la France de 2023, quelques jours après un ultime concert à Tulle. Nous avons évoqué sa principale actualité immédiate, avec la sortie de l’album live Tour de France 2022. « Le Brennoï », selon son surnom officiel, est aussi présent en librairie, dans le bel ouvrage French Lynx – Murat de A à Z, de Cédric Barré, paru fin avril, mais aussi à travers un ouvrage singulier, paru en début d’année, sur lequel nous revenons. Le roman de Murat est une autre biographie « oblique » signée par un fonctionnaire territorial émérite, son fils aîné Yann Bergheaud en collaboration avec Marc Besse, publiée chez Albin Michel : il est intéressant de constater que c’est une « grande maison » qui est à l’œuvre, preuve qu’il y a toujours un « marché », ou en tout cas un intérêt non nul pour le chanteur. Au passage, son public est estimé dans l’ouvrage à un intangible cercle de 30 000 personnes, soit un public limité mais qualitatif et fidèle, y compris post-mortem.

Le roman de MuratL’angle retenu dans Le roman de Murat est celui du témoignage, en l’occurrence d’un fils sur son père. L’œuvre à quatre mains, bénéficiant de l’expérience évidente du journaliste musical émérite Marc Besse, permet de revenir sur la vie et l’œuvre de Murat par le regard d’un fils aimant, mais aussi des nombreux témoignages accumulés, soit repris dans la presse suite à un travail minutieux, soit dispensés spécialement pour l’ouvrage (dont certains noms célèbres : Isabelle Huppert, Christine Angot…).

Le récit est globalement chronologique. La principale réserve intervient en début de lecture : on peut trouver discutable la légitimité de Yann Bergheaud à évoquer les premières années faisant suite à sa naissance fin 1971, ceci reposant manifestement sur le témoignage de la première épouse du chanteur. Mais cela respire malgré tout la vie et l’authenticité, sous la plume alerte des auteurs, permettant de découvrir des épisodes méconnus tels que JLM saisonnier à la montagne l’hiver, et la Méditerranée (barman à Saint-Tropez, notamment chez Eddie Barclay, même s’il avait pu l’évoquer à la télévision, dans une de ses tirades pour mieux dégueuler son mépris des riches et des « professionnels de la profession » musicale). Ou le retour sur JLM à Paris, une brève « montée » à la capitale qui sera vécue comme un échec douloureux, de petits boulots en échecs musicaux, sur fond de couple qui se délite…

Tout au long du déroulé de la carrière de son père, on découvre également en filigrane le regard attentif et respectueux sur un père d’un fils mélomane, qui a une bonne connaissance de l’histoire de la musique. Avec peut-être l’appui de Marc Besse, Yann Bergheaud, qui répète avoir eu les Inrocks comme bible bien plus que Libération (pourtant fan invétéré de son père), est capable d’expliquer les virages créatifs d’un Murat né aux yeux du grand public dans une synth-pop/cold wave triste à la française du début des années 80, puis qui, une fois sa liberté artistique acquise, verse vers le folk, le blues et aussi un certain groove, s’enracinant dans ce territoire auvergnant, dans sa ferme-grange de Douharesse, sur la commune d’Orcival.

Entre autres épisodes, le livre revient sur l’œuvre enregistrée, mais aussi les collaborations avortées ou pas totalement réussies, que ce soit avec Jeanne Moreau, Jean-Louis Trintignant ou encore Crazy Horse, rapportant les justifications de Murat, dans ce dernier cas finissant par se rendre compte de l’erreur artistique que cela aurait pu être de prendre ce chemin trop attendu, alors que les musiciens de son idole absolue Neil Young avaient donné leur accord ! Et, parmi les meilleures pages sur les affres de la création musicale de son père, Yann Bergheaud revient avec moult détails sur le lien complexe et évolutif de Murat à l’exercice du live, faisant écho également à ce que Cédric Barré peut en écrire dans son propre ouvrage. Dans les deux cas, une remise en perspective passionnante au moment où la sortie de l’album posthume live Tour de France 2022 irradie de bonheur les muratiens. Rien n’a jamais été simple dans les tournées et les concerts de JLM, suite aux douleurs initiales avec son premier groupe Clara, et une première partie de CharlElie Couture réellement traumatique.

D’une plume toujours précise, mais aussi poétique, avec certains allers-retours dans la vie et l’œuvre de son père, Yann Bergheaud rend ainsi hommage au génie poétique de son père de la manière la plus performative qui soit. Car celui-ci aborde le cœur du problème, et du génie propre, de JLM, ce fil rouge qui a été celui de sa vie : cette recherche de la fusion de la poésie et des sons, de la musique. De très belles pages sont consacrées à ce sujet, à essayer d’élucider pourquoi et comment cet autodidacte venu de nulle part, du centre de la France, avait réussi à créer ce langage propre, à forme d’érudition personnelle, et de travail. Souvent réduit à un rôle de  poète auvergnat, « qui fait grelin grelin », il exécrait cette image exagérée qui l’estimait s’être fait coller, comme son fils le rappelle. J’en atteste, pour lui avoir provoqué une réaction épidermique, quand je l’avais interviewé, jeune, pour un fanzine, à l’occasion de la sortie de Mustango, et lui avais parlé de son art poétique. Mais sa réaction avait été aussi généreuse et puissante, de celui qui voulait être compris dans son identité et son parcours, et ne pas s’enfermer dans une image d’incompris génial : proposant de sortir de la chambre d’hôtel mise à disposition par sa maison de disques, l’homme avait alors discouru au café du coin sur la vie, son métier et son art de fabriquer les chansons une heure durant, tout en expliquant avoir rembarré Elle juste avant pour la même raison…  « Moi, je suis chanteur, je me lève le matin et je fabrique des chansons ! » avait été son mantra comme son cri du cœur, comme il n’aura de cesse de le marteler publiquement. Un chanteur à la fusion unique des mots et des sons, qui façonne son langage à lui.

Bien sûr, l’évocation de Neil Young, le père fondateur, tout comme des richesses de l’Auvergne, furent au menu de cette conversation qui m’a laissé une trace indélébile, bien avant que le même JLM fasse ce type de numéro en télévision. D’ailleurs, son fils revient inévitablement sur ses sorties médiatiques, y voyant plutôt une grande cohérence et authenticité plutôt qu’une séparation entre Dr Jekyll et Mister Hyde (le poète et le sniper de plateau-télé). « Les deux ne font qu’un », tranche Yann Bergheaud : « Mieux, l’un se nourrit de l’autre et vice versa ». Et, évoquant sa transformation en « infatigable bavardeur (…) qui pose son avis sur tout, sans retenue et avec un furieux sens de la formule », il cite à ce propos une pépite oubliée, donnée alors aux Inrocks par Murat : « C’est un phénomène assez naturel, un oiseau avec son chant participe du silence. Parler, c’est mettre en ordre son propre silence. J’ai donc, malgré tout, la sensation d’être silencieux. Différemment ». C’était donc théorisé : merveilleux JLM !

Le Roman de Murat nous rappelle ainsi que, pour ses élans, son authenticité, et sa cohérence, Murat nous manque aussi, et pas juste pour son répertoire majuscule, regorgeant de pépites.

Jérôme Barbarossa

Le Roman de Murat
Livre de Yann Bergheaud et Marc Besse
Éditeur : Albin Michel
336 pages – 22,90 €
Date de parution : 14 janvier 2026

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