Rencontre avec Fabien Gorgeart, auteur du film C’est quoi l’amour ? Le réalisateur revient sur la genèse et la construction d’un film porté par un épatant casting autour de Laure Calamy et Vincent Macaigne.

Il y a des annonces de sorties qui mettent en joie. La dernière pour moi était celle du nouveau long-métrage de Fabien Gorgeart, à qui on doit Diane a les épaules en 2017 et le mélodrame solaire La Vraie famille en 2021, et nous offrait deux portraits de femme, avec Clotilde Hesme et Mélanie Thierry, d’une justesse incroyable dans les émotions qu’elles traversaient. Nouveau magnifique portrait de femme dans ce film choral C’est quoi l’amour ?, avec Marguerite, jouée par Laure Calamy, à la tête d’une famille recomposée, à qui son ex-mari Fred (Vincent Macaigne) va demander de bien vouloir entreprendre les démarches nécessaires pour faire annuler leur mariage à l’Église. Ici encore, sous la plume et la direction de Fabien Gorgeart, tous les personnages existent, aucun acteur ne tire la couverture à lui, et on sent leur plaisir de jouer ensemble. Comédie très réussie d’un réalisateur très précieux, avec qui j’ai pu aborder les différentes étapes de fabrication de C’est quoi l’amour ?.
Comment est née l’idée de suivre une annulation de mariage religieux ?
Ce film est presque né de la difficulté à écrire un autre projet sur lequel je reviens régulièrement, – peut-être qu’un jour j’arriverai à le finir, mais dont j’ai déjà le titre : Drama Kings -, et comme mon producteur, Jean des Forêts, savait que je galérais un peu, il m’a dit « j’ai entendu parler des procès en nullité pour les mariages à l’Église, tu ne veux pas regarder ça de près ? je suis sûr que tu pourrais en faire quelque chose ». Je me suis renseigné, et effectivement, il me connaît bien : ça a appuyé sur un bouton ON car ce sujet était pour moi assez savoureux. J’ai été très croyant enfant, je ne le suis plus maintenant ; mais j’ai toujours été sensible aux questions autour de la religion, comme terrain poétique, à ce que ça pouvait m’apporter en termes de réflexion. Quand le questionnement est à la fois aussi profond que presque ridicule, cela m’amuse beaucoup et m’inspire énormément.
J’avais aussi l’impression que ce procès venait élargir un peu la réflexion que j’avais menée sur mes deux autres longs-métrages Diane a les épaules et La Vraie famille : qu’est-ce qui fait lien ? qu’est-ce qui fait famille ? qu’est-ce qu’on fait de nos histoires d’avant et de nos histoires d’après ? Et c’était en plus un endroit qui me permettrait, d’une certaine manière, de me détacher de La Vraie famille – tiré d’une histoire personnelle sur un enfant placé en famille d’accueil et qui doit la quitter – qui était un mélodrame sur comment on se sépare de quelqu’un qui a appartenu à la famille. C’était un film sur le déchirement. Et pour celui-ci, je voulais vraiment faire l’inverse : un film sur le rapprochement, la conciliation, qu’on regarde de près pour comprendre comment ça se passe, en espérant que ce ne soit pas fait de manière naïve. J’avais envie d’assumer de faire un feel good movie, de travailler sur les bons sentiments. J’avais envie de légèreté pour réussir à raconter encore des choses autour de la famille, grâce à la comédie, tout en ne faisant pas fi de la profondeur que cela pouvait susciter aux personnages, presque malgré eux.
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Comment as-tu obtenu les informations sur ces procès dont tu avais besoin ?
J’ai fait un vrai travail d’enquêtes durant lequel j’ai rencontré des prêtres qui sont juges ecclésiastiques, des avocats. Après une formation en droit canonique, on peut prétendre à être un avocat ecclésiastique. J’ai aussi rencontré des gens qui ont fait la démarche de vouloir annuler leur mariage religieux. Je triche un peu dans le film où on a l’impression qu’elle a l’air un peu ramassé dans le temps, alors qu’en vrai, elle dure plus longtemps. Par contre, la procédure peut réellement aller jusqu’au Vatican. Dès que j’ai entendu parler de cette histoire, c’était évident que le film devait débuter dans un centre commercial et se terminer au Vatican ! Je trouvais que c’était un vrai procès de cinéma. En France, il y a environ 5000 demandes par an, et les diocèses essaient d’éviter qu’ils soient traités au Vatican. Je ne montre qu’une forme légère de ce procès. Il y a des personnes pour qui c’est beaucoup plus lourd dans ce qu’elles ont vécu.
Je me suis totalement inspiré de ce que j’ai entendu pour nourrir toutes les scènes qui concernent cette procédure, que ce soit le premier prêtre, interprété par Jean-Marc Barr, ou l’avocate ecclésiastique jouée par Aurélia Petit, ou ce que leur dit l’avocat italien ; ce sont vraiment des choses que j’ai entendues durant mes deux ans de recherche. Je n’ai rien inventé, je me suis juste amusé à prendre les moments qui m’arrangeaient. En fait, c’est une avocate en droit des familles qui m’a beaucoup inspiré le personnage de l’avocate ecclésiastique et même finalement celui de l’avocat italien. C’était une femme passionnante, très croyante, qui avait envie de mettre sa foi au service de quelque chose. Elle réfléchissait énormément à comment faire évoluer les lois, les règles. Elle était aussi très investie dans son combat. Quand elle m’a parlé de ces histoires d’enfants dont les parents veulent annuler leur mariage, intérieurement, je bois du petit-lait : je n’avais pas anticipé que cette nullité revenait à dire à cet enfant que sa naissance n’était pas due à un amour. C’était un parfait endroit d’interrogations pour les personnages, pas forcément pour moi ; Fred, à ce moment-là, est surpris, c’est comme un retour de bâton : il s’engage dans cette procédure pour faire plaisir à la femme qu’il a rencontrée, et puis, finalement, ça le trouble aussi. C’était à la fois aussi absurde que profond, et ça me plaît beaucoup. Voir le Pape est aussi absurde que vertigineux pour les personnages. Moi, je me mets un peu en retrait, mais c’est une matière qui m’inspire et m’attire, que j’aime triturer.
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Combien de temps pour écrire ce scénario ?
De février 2023 à février 2024
L’évocation des Vierges enceintes du film est donc aussi vraie…
Tout à fait. Pendant que j’étais en train d’écrire le scénario, je suis tombé, par un hasard total, sur un livre qui racontait l’histoire des représentations des Vierges enceintes. L’Église les acceptait, et du jour au lendemain, toutes les représentations de Vierge enceinte ont été détruites par l’Église au XVe siècle. Il y a parfois des changements dans l’Église, pas forcément dans le bon sens. C’est une image qui n’était plus acceptée, mais il en reste au Portugal, en Espagne. Celle présente à l’écran est une reproduction d’une des quatre qui restent en France. Des fois, on fait des rapprochements poétiques, sans forcément leur donner plus de sens que ça, mais j’avais envie d’intégrer cette histoire au film. Durant l’écriture de la scène avec l’avocat italien, j’avais envie qu’il fasse cadeau à Marguerite de cette statue, qu’elle la porte comme sa croix dans les escaliers.
As-tu écrit les personnages des parents et des enfants avec le casting en tête ?
Uniquement pour Lyes Salem et Mélanie Thierry, qui étaient le couple de La Vraie famille. Mélanie jouait le rôle principal, assez chargé et lourd. Nous étions très heureux d’avoir travaillé ensemble, et nous voulions recommencer. J’avais envie ici d’une sorte de récréation pour elle avec le rôle de Chloé, la future épouse de Fred.
Pour Lyes Salem, je lui ai dit qu’il aurait presque le même personnage à jouer, sauf que dans La Vraie famille, il était comme une sorte de rock qui tenait toujours debout ; alors qu’ ici, il interprète Sofiane, le mari de Marguerite, qui va un peu flancher, être saisi de doutes, être un peu attaqué par l’histoire.
Laure Calamy et Vincent Macaigne, je les aime beaucoup tous les deux. Je n’ai pas écrit pour eux, mais j’ai pensé à eux assez vite durant l’écriture parce que j’avais besoin de me projeter avec l’idée d’un vieux couple d’acteurs pour écrire les personnages de Marguerite et Fred. Je croyais très fortement en ce couple-là, et il fallait qu’on croit en lui car il détermine toute l’histoire du film. Ils se sont connus au Conservatoire, Laure a joué dans les premières pièces de théâtre que Vincent a mises en scène. Je les ai découverts au cinéma, dans le très beau moyen-métrage Un monde sans femmes de Guillaume Brac, où ils ont une histoire d’amour qui affleure. Je ne voulais pas travailler avec Laure et je ne voulais pas travailler avec Vincent, mais je voulais travailler avec Laure et Vincent, sans avoir la prétention de les réinventer tous les deux.
Le personnage de Léa, la fille de Marguerite et Fred, c’est un peu une projection de ma fille qui a neuf ans. On s’est séparés avec sa maman, c’est aussi une des raisons pour laquelle j’ai voulu écrire et réaliser ce film, pour raconter quelque chose de tout cela. Céleste Brunnquell est venue aussi assez vite quand j’avançais dans l’écriture car je trouve qu’elle et ma fille se ressemblent. Je l’ai vue dans Les Éblouis, dans la série En thérapie et dans d’autres longs-métrages. Elle m’inspirait, j’avais très envie de la rencontrer et de travailler avec elle. J’étais dans un train qui passait par Angers, à relire le scénario en me disant qu’il faudrait que je le lui envoie, et à ce moment précis, le truc est assez fou, elle vient s’asseoir à côté de moi, dans le train. C’était une sorte de vertige, comme un signe. En accord avec mon producteur, j’ai eu cette chance-là de pouvoir lui parler directement durant le trajet, et qu’elle ait accepté ce rôle qui n’est pas grand, mais qui a une importance à la fin, alors qu’elle commence à être repérée et connue.
Saül Benchetrit, qui joue Raphaëlle la fille de Marguerite et Sofiane, a été trouvée durant le casting, où il y a eu une sorte d’évidence pour moi : elle a une énergie folle, comme celle de Laure, elle déborde de vie et est très drôle et je me suis dit qu’on croirait sans problème que c’est la fille de Laure.
Cela change quoi d’avoir quelqu’un en tête pour écrire un personnage ?
Ça va dépendre des personnages. En tout cas, moi, je sais que le sentiment de son énergie m’aide, plus que sa personnalité quand je ne les connais pas personnellement, comme Laure et Vincent : j’ai fais avec le sentiment de leur énergie que j’ai choppé dans leurs films, pas de leurs interviews car je n’en ai pas regardées tant que ça. J’ai rencontré Laure assez vite, quand j’avais encore une version de scénario à retravailler : j’ai un peu ajusté mon écriture en fonction de ce que j’ai ressenti lors de notre rencontre.
Alors que Mélanie, je la connais : je savais que je m’amuserais des traits de caractère de Chloé, et qu’elle lui donnerait aussi une forme de vérité, à sa façon. Pareil pour Lyès, je le connais bien maintenant, je sais dès l’écriture comment les répliques vont sonner dans sa bouche. Sofiane n’aurait pas été écrit ainsi si je ne connaissais pas Lyes.
Ton film joue beaucoup sur des effets de miroir, comme l’histoire d’amour entre Raphaëlle et Tom, et celle de Marguerite et Fred
Tout à fait. Le film s’ouvre sur leur baiser d’adolescents au centre commercial, parce que, pour moi, c’est une sorte de projection de l’histoire de Marguerite et Fred. C’est leur premier amour. Le prête demande à Marguerite si Fred est son premier amour : oui, et il n’est pas sa première relation sexuelle. J’avais vraiment envie d’ouvrir le plus possible l’éventail de tout ça. Raphaëlle est passionnée dans son histoire d’amour avec Tom, l’homme de sa vie : l’amour, c’est fou, ça prend toute la place. D’un coup, en Italie, elle doute de lui quand elle est sans nouvelle. Tom la rejoint à l’hôtel, avec en plus l’effet de surprise, ils s’embrassent. Et puis, quelques mois plus tard, c’est une autre histoire avec quelqu’un d’autre au mariage. C’est ce qui se passe d’une manière plus général : Marguerite et Fred se sont aimés, il y a en tout cas une vidéo qui a l’air de profondément le prouver. Et puis, la vie a été autre chose : à n’importe quel âge ou à n’importe quel moment, la vie paraît être quelque chose, profondément, et puis elle change, et elle est tout aussi forte en étant autre chose. C’était important pour moi justement que Raphaëlle et Tom ne soient pas en contradiction avec tout cela, avec leur histoire à eux, aussi importante soit-elle.
Le choix de Jean-marc Barr, Bakary Sangaré et Grégoire Leprince-Ringuet ?
Lors de mon travail d’enquête, j’ai toujours eu des surprises lors de mes rencontres, des gens qui sortaient des idées préconçues que je pouvais avoir, notamment le doyen de la Faculté de Droit Canonique de l’Institut Catholique de Paris, qui a beaucoup de charisme, beaucoup de charme, qui est assez beau. J’avais envie que l’acteur qui joue le premier prêtre que Marguerite rencontre ait ces caractéristiques et comme Jean-Marc Barr a été une sorte de sex-symbol quand il avait le premier rôle dans Le Grand Bleu, j’ai pensé à lui. Et savoir qu’il allait titiller Marguerite sur sa sexualité, je trouvais ce déplacement marrant.
Pour le Pape, c’était une évidence dès l’écriture qu’il serait noir car je ne voulais surtout pas qu’on pense que je montrais le Pape actuel. C’était quand même un bon moyen, sauf qu’entre temps, il y a eu l’élection d’un nouveau pape, et il a été question que ce soit un Pape noir, donc j’étais presque déçu (rires). J’ai cette envie que le cinéma puisse aussi être un endroit où les systèmes de représentation peuvent changer. C’était l’occasion de le faire. Quand j’ai écrit le scénario, je pensais à Danny Glover, qui en plus à mener de nombreux combats. Je me suis demandé qui était son équivalent en France, et j’ai pensé à Bakary Sangaré de la Comédie-Française. Je l’avais vu au théâtre sous la direction de Peter Brook, et en vrai, il a la voix de Dieu. Quand il m’a appelé pour me dire qu’il était d’accord « Ça m’amuse beaucoup », j’avais sincèrement l’impression que Dieu me parlait, c’était vraiment un truc de fou. Quand il est là, dans une pièce, on sent une vibration autour de lui et du coup, j’ai eu cette chance qu’il accepte lui aussi.
Je savais que Grégoire saurait rendre crédible son personnage de cousin-prête, qui est aussi un peu décalé avec ses métaphores sportives. Son personnage est emblématique du ton que je voulais donner au film, et il a très bien réussi à concrétiser ce que j’avais imaginé.
La grande réussite dans tous tes films est l’incarnation de tous tes personnages. Ils existent tous, par eux-mêmes, et même le rôle du frère de Marguerite qu’on ne voit que dans une courte scène, on ne peut pas l’oublier.
Merci beaucoup. Pour moi, ce rapport à l’incarnation se joue dès l’écriture, où je cherche deux choses : à raconter une histoire et comment vivre une expérience. Si on passe son temps à expliquer aux spectateurs, on le laisse à l’extérieur. Le spectateur doit plonger avec nous dans l’histoire, dans ses personnages, avec eux dans leur vie, et il comprendra, grâce à une certaine manière de donner les choses à la comprendre, les liens qui se jouent. Il faut arriver à trouver la construction d’une scène pour qu’un personnage existe tout de suite, et pas qu’il soit le porte-drapeau d’une idée. Si c’est un porte-drapeau d’une idée ou d’un objectif narratif, le personnage n’existe pas. S’il porte une scène à un moment donné, parce que on en a besoin, c’est juste un appui narratif, un appui de sens, etc. Alors qu’en fait, pour moi un personnage, c’est quelqu’un qui existe. Je me gratte bien la tête à l’écriture des personnages. J’ai heureusement des producteurs qui sont les tueurs, Jean des Forêts de Petit Film, et Marie Dubas de Deuxième Ligne Films. Ils sont excellents : leur lecture me fait comprendre si j’ai ou non réussi. En vrai, j’ai aussi tellement de chance avec les comédiens, – j’ai quasiment toujours eu des « oui » de leur part -, car quand ils lisent les scénarios, j’ai toujours des super retours, ils sont tout de suite très impliqués dans leurs personnages. Peut-être que cela a été moins le cas avec Lyes Salem, parce que c’était toujours des personnages qui étaient dans les coulisses de l’autre, même si moins vrai dans C’est quoi l’amour ?. Mais dans La Vraie famille, il n’avait pas beaucoup à jouer, dans le scénario je veux dire. On a trouvé ensemble, par la rencontre d’une écriture et d’un acteur, la façon d’incarner son personnage. Lyes est un excellent acteur.
Un mot sur la direction d’acteurs, et la part d’improvisation que tu leur laisses.
On en fait toujours sur le plateau. Il n’en reste pas tant que ça dans le film, finalement. Pour moi, l’improvisation sert surtout à lancer et à terminer des scènes : je les lance dans une improvisation avec laquelle ils doivent raccorder la scène telle qu’elle est écrite, parce que comme ça, ils sont dans la bonne énergie. La scène qui est écrite n’a pas l’air de commencer, elle coule de l’énergie qui est déjà là. Ils sont déjà en train de parler, et d’un coup, ils vont se mettre à retomber sur le texte. Tu ne vois pas la transition. C’est comme si on inventait en improvisation l’avant-scène et l’après-scène. Et de temps en temps, il reste des choses de ça, et l’intérieur des scènes est en général ce qui est écrit.
Laure et Vincent adorent faire ça. On peut donc aller chercher d’autres choses avec eux. C’est très agréable. Je faisais presque des impros thérapeutiques pour les lâcher, pour qu’ils puissent un peu s’exprimer. Il en reste des bribes, mais on est quand même très proche du scénario.

Je peux parler de la scène où est évoqué le Père Méthé, blague dont je suis très content. Je m’autorise ce genre de bêtise parce que je voulais que Laure se retrouve dans ce genre de situation impossible, avec un fou rire qui monte, tout en devant rester sérieuse. Vincent se retrouve un peu partagé entre son ex qui a envie de se marrer, et son actuelle qui écoute et prend ça très à coeur. Le « Père Méthé » était écrit au scénario, on a fait deux prises dans l’Abbatiale de Rouen, – qui est un très bel endroit -, mais elles ne marchaient pas : le fou rire faisait fabriqué, Vincent n’était pas au bon endroit… J’ai demandé secrètement à Grégoire Leprince-Ringuet qui joue le cousin-prêtre de Chloé, de dire « le Père Oxydé » à la prise suivante, et là, tous les quatre ont eu le fou rire qui montait. On a refait plusieurs prises avec le « Père Manente », le « Père Mideconduire », pour qu’ils gardent cette tension-là. Puis Grégoire a redit « Père Mété », et c’est le plan-séquence qui est dans le film. C’est là où Laure est parfaite : comme elle avait mis le doigt sur l’endroit où elle devait être, elle l’a gardé tout le temps et elle l’a géré pour la bonne prise.
Et pendant les lectures ?
Je n’ai pas fait de lecture, car ils n’étaient pas disponibles. J’ai fait une vague répétition entre Laure et Jean-Marc Barr. Une lecture de scénario avec Vincent et moi pour qu’il me dise à quel endroit il trouvait qu’il y avait des problèmes pour lui. Pareil avec Lyes. Quasiment pas avec Mélanie, sauf une répétition de la scène avec l’avocat italien, mais sans l’avocat italien, mais avec quelqu’un pour gérer les traduction : celles qu’on fait, celles qu’on ne fait pas.
Donc quasi zéro préparation avec tes comédiens avant le tournage ?
Je n’en ai quasiment pas eue, mais ils sont très bons. Je pense que ce qui aide est de savoir le sens des scènes qu’on veut obtenir. Si on le connaît, si on n’est pas perdu, on peut les guider facilement et eux, ils sont bons, ils donnent ce qu’il faut pour que la scène raconte ce qu’elle doit raconter. Sur La Vraie famille, j’ai aussi eu très peu de répétitions, parce que Mélanie était très prise. Mais j’avais fait un travail de relations avec les enfants que j’avais beaucoup vus. Je ne voulais pas qu’on travaille les scènes, mais on avait fait des improvisations, on s’était amusé. Là, on a commencé le tournage avec tout le monde, mais je pense que les scènes du scénario étaient assez claires. Je n’ai pas le souvenir qu’on se soit gratté la tête sur le sens. Ça a été assez facile. Mais pour le prochain, je veux absolument faire de l’impro et des répétitions avant le tournage.
Ton film a-t-il été difficile à financer ?
Quand on a terminé d’écrire le scénario, le premier truc à faire est de l’envoyer à des comédiens pour pouvoir, après, avoir un casting qui tient la route et qui rassure les financiers. Donc, c’est vrai que le scénario est parti très vite pour le proposer en même temps à Mélanie, Lyes, Laure et Vincent, puis Céleste en décalé. Ils ont tous les cinq été mes premiers choix. La seule personne que je découvre, c’est Saül, parce qu’elle est issue d’un casting. Le financement était assez simple sur ce film : le fait que ce soit une comédie, France télévision est venu, Canal+ aussi, en mettant beaucoup plus d’argent que sur mes autres films. Le distributeur aussi, tout le monde y est allé, il n’y a pas eu de difficultés. J’ai eu assez d’argent pour faire ce que j’avais en tête.
Pourquoi avoir choisi de tourner dans la ville de Rouen ?
Parce qu’on a eu l’aide de la région Normandie, et du coup, c’était soit le Havre ou Rouen. J’avais déjà un rapport symbolique avec Rouen : j’y suis né, mes parents se sont mariés dans cette église et ils en sont partis quand j’avais un an, un an et demi pour aller en Bretagne. Dès que j’ai vu la ville, j’ai su qu’on tournerait là. Je ne suis même pas allé voir le Havre. J’y suis retourné pas mal depuis pour écrire car j’ai eu un réel coup de coeur pour la ville.
Et les autres lieux de tournage ?
On ne peut pas tourner au Vatican, on a donc tourné au Palais Farnèse, à l’ambassade de France. C’est cher, donc c’est facile quand tu peux payer. Pour l’église Jeanne D’Arc et l’Abbatiale à Rouen, ou le Palais Farnèse, le scénario n’a pas été modifié, ils l’ont accepté tel quel. C’est marrant parce que j’ai de nombreux retours sur la représentation de la Vierge enceinte, et d’une certaine manière, je pense qu’ils sont contents, parce que personne n’a remis en question cette décision du XVe siècle. On a tourné aussi à Nîmes les scènes supposées être à l’hôtel en Italie.
Tu y réalises une très belle scène de nu avec Laure…
Elle était dans le scénario. J’en avais très envie. Je savais que Laure en avait tournées dans d’autres films. Si j’avais proposé à une autre comédienne, cela aurait pu être plus compliqué, mais là, ça n’a même pas été une question pour elle. Si elle avait refusé, quelle que soit la raison, j’aurais changé le scénario, mais pas de comédienne : le jeu n’en valait pas la chandelle. On a juste bien travaillé en lumière avec Laure en amont. On a fait des plans avec le téléphone, elle et uniquement la cheffe-opératrice image Jeanne Lapoirie, toutes seules dans l’endroit pour qu’elle regarde si la distance était bonne. On a beaucoup travaillé la scène avant de la faire, ça ne s’est pas improvisé sur le tournage. C’était important pour nous.
Tu as travaillé avec Marie Duliscouët, une coordinatrice d’intimité…
Oui, pour la scène du baiser d’ouverture entre Saul et Tom, uniquement ce jour-là, et c’était davantage pour lui d’une certaine manière. C’était la première fois que je travaillais avec une coordinatrice d’intimité. C’est le directeur de production qui l’a choisie. J’avoue que quand on m’a dit qu’elle devait intervenir, je n’ai pas posé de questions. Je voulais pour la scène que les deux ados s’embrassent. J’ai entendu les comédiens, ils étaient à l’aise avec elle. Ils ont travaillé de leur côté, en amont, ils ont proposé une manière de faire qui était le résultat de la réflexion qu’ils avaient menée. Elle est venue me voir en me disant « ils sont ok, tout va bien ». Pour la partie dans la piscine en Italie, Saül a dit qu’elle était à l’aise, donc nous n’avons pas eu besoin de son aide. J’ai aucun souvenir de la voir sur le plateau alors qu’elle y était. Il n’y a pas eu d’interférence, et ça s’est hyper bien passé.
Combien de temps a duré le tournage ?
Il a commencé en Octobre 2024, pendant sept ou huit semaines, jusqu’en décembre 2024.
Comment s’est passée cette nouvelle collaboration avec le monteur Jean-Christophe Hym, dont on connaît le travail sur les films d’Alain Guiraudie ?
Damien Maestraggi, le monteur avec qui j’ai fait tous mes films, n’était pas disponible. C’est quand même la relation artistique, avec celle du chef-opérateur image, qui est la plus intime : le monteur est quelqu’un qui a un grand pouvoir artistique sur le film. Je n’étais donc pas forcément tranquille au début. C’est tout bête, mais un des endroits qui nous a mis d’accord est le fait qu’il riait sur la plupart des gags. On a fait un découpage, on a tourné, avec certaines scènes très prévues, d’autres plus improvisées. La scripte et moi avons donné des consignes, car il a commencé le montage durant le tournage. Son travail, et celui de son assistant Marco Goncalves, qui était aussi très bien, c’est un mélange de deux caractéristiques : être raccord sur quelque chose qui était prévu pour que ce soit juste ; et son talent, c’est de l’affiner. Et par moment, il va réinventer complètement la scène au montage, parce qu’elle ne marche pas. Mais heureusement, on a tourné suffisamment pour parer à cette éventualité. Pour la dernière scène à la fin du film, l’assistant-monteur avait déjà fait une première version, qui n’était pas loin de celle finale du film : on n’a donc quasiment pas eu à modifier sa proposition. Le travail avec le monteur est une discussion en continu en fait. On va au montage et on n’arrête pas de réajuster, d’essayer des trucs. Sur ce film, c’était plus un travail de précision. C’est vraiment le savoir et le talent du monteur pour trouver la justesse d’une scène. Sur la structure globale, comme « cette scène-là, on l’enlève » ou « on la déplace », nous n’avons pas trop eu ce travail à faire, sauf pour la scène chez le frère qui était plus longue. Avant la scène du film où ils sont au c?ur de la discussion à table, il y avait une partie où Marguerite et Fred jouaient avec l’enfant, on comprenait avec les small talk qu’elle n’avait jamais vu son neveu. On avait l’impression de voir Laure et Vincent avec Céleste quand elle était petite. La scène était super, j’en étais très content, et j’ai dû l’enlever pour des raisons de rythme, il fallait être de suite avec le frère, sinon, c’était trop mou. On a reproché au film d’être un peu long. C’est possible, mais si je vais trop vite, j’ai l’impression que les personnages ne s’incarnent pas.
Combien de temps a duré la post-production ?
Jusqu’en début juillet 2025, avec deux ou trois jours à la rentrée septembre pour un point de mixage
Le plus dur sur le film..?
Les scènes de mariage – celle en vidéo et celle de la fin du film -, c’est du costaud, pour que ça soit vivant, parce qu’il y a beaucoup de monde, c’est beaucoup plus difficile à filmer. Mais le plus dur, en vrai, c’est tout ce qu’on a tourné en l’Italie. C’était très compliqué, très cher, la façon dont les équipes italiennes travaillent n’est pas la même que la nôtre, les codes… ça a mis quelques tensions et du stress. Rome était entièrement en travaux pour le Jubilé donc je ne pouvais pas du tout faire ce que j’avais prévu pour le trajet en scooter. C’était très frustrant, j’ai trouvé ça dur.
Si je t’ai dit que j’ai vu plein de références à Nanni Moretti, pas que les scènes en scooter mais même la posture de Vincent au comptoir du bar le matin, je me trompe ?
Bien sûr que non parce que lui-même fait référence à tout un pan du cinéma italien dans ses films.
D’ailleurs, j’avais écrit la scène de l’avocat italien pour Nanni Moretti. On lui a proposé, il a lu, il a failli dire oui, il aimait bien le projet, et finalement, ça ne s’est pas fait. Le rôle est interprété par Antonino Bruschetta. J’ai d’abord reçu une tape de lui et j’ai adoré tout de suite, donc je suis hyper content. Nanni Moretti plane pour moi sur tout le projet, d’une certaine manière, parce que c’était vraiment une grosse référence que j’avais pour ce film.
J’ai vu aussi une référence à Un poisson nommé Wanda…
Évidemment, mais là, c’est un autre système de référence. Pour Nanni Moretti, c’est moi qui fais une référence, et ici, ce sont les personnages qui font une référence. J’adore quand les personnages font aussi des références au cinéma. J’en avais fait dans mes courts-métrages. Là, j’avais envie que ce soit eux qui fassent la référence, et pas moi.
Qu’est-ce que j’ai loupé comme autre référence ?
Non, il n’y en a pas, ou elles sont très souterraines, comme outils de pensée, tu as bien vu les deux. Ah si, il y en a une autre, mais il y a que moi qui le sais : il y a deux références à Grease, qui était un film que j’ai beaucoup regardé en prépa. Pour la scène du mariage, la colorimétrie est calquée sur celle de la scène du bal de Grease, comme les pastels, et c’est pour ça qu’il y a même des mecs ont des costumes parfois presque datés. Et il y a un jeu avec un miroir à un moment donné dans Grease, pendant le bal, où le mec le tourne, et on voit le personnage. Et dans la boutique, Marguerite passe le miroir, et on tombe sur Raphaëlle. J’ai repris le même geste.
J’ai adoré redécouvrir ce film avec ma fille à la Cinémathèque. Je l’avais presque oublié. Je le trouve tellement génial et, en plus, c’est un plaisir qu’on a partagé, parce que ma fille l’a adoré, elle l’a vu cent cinquante fois après. L’air de rien, pendant que je préparais C’est quoi l’amour ? ce film était là. Ce n’est pas une référence cinématographique, mais une vapeur dans l’atmosphère, donc il a imprégné malgré lui mon film.
Le choix du titre…
Il est évident tout de suite, dès que j’ai commencé à travailler sur l’enquête et que la question était : c’est quoi l’amour ? qu’est-ce que c’était notre amour ? Que cela le rende très pragmatique m’amusait beaucoup, alors que c’est une question qui paraît tout sauf pragmatique. C’était ce mélange. Et d’espérer juste que le film pose des questions en essayant d’élargir le plus possible, plutôt que d’y répondre, même si pour moi, la réponse est de dire que l’amour ne s’annule pas, mais s’accumule, ça s’additionne. Ça se sédimente, mais ça ne s’annule pas.
Ce dont tu es le plus fier
Je sais, parce que pour moi, c’est une pure question de cinéma : c’est la scène où elle se regarde jeune parce que c’était très dur à faire ce mariage en vidéo. Cette vidéo devait déterminer la croyance qu’on aurait finalement, dans leur histoire d’amour à eux. Dans la même journée, on a fait la scène de l’église, un défilé dans la rue, pour finir dans le restaurant où il y avait le buffet. On s’est amusé à faire ces scènes d’une journée de mariage comme si on y était. On a tourné avec deux caméras toutes pourries. Je voulais obtenir cette vérité, ce sentiment qu’ils avaient vraiment vécu quelque chose. Ce qui m’importait le plus, c’est qu’elle se voit elle. Ce retour de Fred dans sa vie à ce moment-là, sur cette question-là, ça l’oblige à ce voyage dans le temps, c’est un champ d’elle de maintenant sur un contrechamp d’elle plus jeune : il n’y a que le cinéma qui permette de faire ça, que ça devienne hyper concret. On a cette chance avec les effets spéciaux actuels d’avoir pu rajeunir Laure et Vincent. Donc, j’étais très fier de comment tout ça marche ensemble. Elle se regarde plus jeune, elle est émue par ce qu’elle a vécu et traversé à l’époque, alors que la scène avant, elle dit « on s’est mariés comme ça »claquement de doigt », on s’est séparés comme ça »claquement de doigt » ». Ce discours-là ne tient pas tant que ça la route, on assiste à des sentiments, à son trouble.
Et sa fille qui entre dans le champ pendant qu’elle découvre la vidéo de son mariage, puis son mari…
Je trouve que c’est un exemple parfait de la grande qualité de jeu de Laure, parce qu’elle joue une espèce de mauvaise foi : elle était pleine d’émotions deux secondes avant à regarder son mariage avec Fred et devant son mec, elle fait genre « il me demande ça, c’est chiant, mais bon, je vais peut-être demander à mon frère ». Elle fait l’air de rien, alors qu’en fait, on l’a vu être traversée par plein d’émotions. Et la manière dont elle fait passer tout dans cette scène-là, je la trouve assez exceptionnelle. Pareil pour Lyes quand il dit « c’est bizarre que je trouve ça bizarre ? », c’est une réplique qu’il a inventée. Les comédiens ont apporté des petites touches comme ça, et Lyes aime bien revenir sur le texte, il a toujours des bonnes idées, donc il ne faut pas surtout pas l’empêcher.
Question bonus, posée par un étudiant en cinéma lors de la rencontre avec le public : Le conseil pour quelqu’un qui souhaite réaliser son premier film ?
Je vais dire un truc très bateau : il faut savoir supporter le temps que ça prend. Il y a mille parcours possibles. Le mien était très long, et il m’a fallu trouver des stratégies pour supporter le temps. C’est peut-être ce que j’ai réussi dans mon parcours : en travaillant à côté, en ne lâchant pas, en continuant à y croire. Je n’ai pas fait de parcours de cinéma, j’ai fait un peu à la fac – c’était d’ailleurs super -, j’ai fini par monter moi-même ma maison de production pour produire mon film. J’ai réussi à avoir des subventions. Grâce à la première que j’ai reçue, j’ai pu faire mon premier court-métrage. Il a eu un joli parcours et il m’a permis d’être repéré. Puis, il était hors de questions que je continue à produire, et j’ai été repéré par les producteurs etc etc. La question du talent n’en est pas une à ce moment-là, mais comment tu supportes le temps si ton envie tient, ça me paraît important. Pour certains, tout s’enchaîne très vite, et pour d’autres, c’est infiniment long. J’ai rencontré le théâtre en voulant faire du cinéma et du coup, ça a créé un amour pour le théâtre, et je fais maintenant de la mise en scène. J’ai la chance de pouvoir alterner les deux.
Immense merci à Fabien Gorgeart pour sa générosité, pour offrir des films qui me bouleversent, et pour sa disponibilité lors de sa tournée marathon.
Propos recueillis par Carine Trenteun – mai 2026
