« L’Autre moi », de Franck Thilliez : attention, thriller hautement cérébral !

À chaque printemps, un nouveau Franck Thilliez. Pour son vingt-cinquième opus, l’auteur délaisse cette fois le commissaire Franck Sharko et l’inspectrice Lucie Henebelle pour un thriller one-shot à l’intrigue labyrinthique, qui joue brillamment avec les certitudes du lecteur et infiltre le cauchemar au cœur du réel. Un grand cru.

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© Audrey Dufer

Sibylle vient d’arriver au village de Longepin, un site classé secret-défense au cœur de la forêt de la Grande Chartreuse au pied des Alpes, où militaires et scientifiques travaillent à des projets expérimentaux sur le cerveau humain. Un espoir pour Sibylle (et son mari, docteur en neurosciences fraîchement embauché à Longepin) car depuis un terrible accident, la jeune femme n’est plus la même, elle ne se souvient même plus de son visage d’avant une lourde reconstruction faciale.

« A la mort de son fils, elle avait perdu pied et, surtout, sa mémoire avait volé en éclats. De sa vie d’avant il ne lui restait plus qu’un puzzle éparpillé dans sa tête. « Amnésie traumatique », avait diagnostiqué un spécialiste. Une pure manifestation psychologique. En attendant, son passé, sa mémoire biographique se résumaient à des lambeaux de souvenirs disparates. Juste quelques balises qui jalonnaient ses trente-six ans d’existence et lui donnaient une vision en pointillé. »

lautre moi

En plus d’amnésie, Sibylle souffre de troubles profonds du sommeil. Somnambule, elle est sujette à des cauchemars aussi intenses que terrifiants. Et ce qui est formidable, c’est que dès le premier chapitre, terriblement anxiogène sous le patronage des Griffes de la nuit et de Freddy Krueger, Franck Thilliez nous y plonge direct en nous présentant un certain Veilleur qui s’introduit par le regard dans les rêves et y tue pour de vrai. Et en plus, les rêves lucides hyper détaillés de Sibylle ont une continuité, une récurrence d’une nuit à l’autre comme une seconde vie qui se mettrait sur stop dès qu’elle se réveille et reprend dès qu’elle s’endort.

« Ces crises, mes cauchemars qui semblent suivre un fil conducteur, ça essaie de raconter quelque chose. Une histoire sombre qui affleure à la surface de ma conscience, mais qui ne parvient pas à percer. Je veux comprendre ce qui m’arrive. »

Le récit retourne le cerveau du début à la fin. Franck Thilliez a construit un thriller complexe à la Lynch (ambiance Lost Highway ou Mulholland drive) qui rend paranoïaque. Le cauchemar n’est jamais loin sous la surface du réel, il infiltre la réalité jusqu’à empêcher de distinguer l’un de l’autre, le quotidien devient aussi inquiétant qu’une surface trompeuse où la logique se déforme.

« Elle devait néanmoins essayer de retourner là-bas, dans le Longepin de ses cauchemars, car elle avait l’intuition que c’était dans la prison de sa tête que se trouvait sa liberté »

Comme Sibylle, le lecteur sait que quelque chose cloche, se sent vulnérable, perdu à ne plus savoir distinguer le rêve de la réalité, d’autant que Franck Thilliez propose en parallèle un autre arc narratif, tout aussi troublant, une enquête policière sur le meurtre d’une jeune femme jetée nue du haut d’une falaise, énuclée au scalpel, le visage ravagée par un objet contondant, impossible à identifier. Evidemment, on essaie de comprendre le lien entre les deux histoires, ce qui s’y joue et comment elles vont être reliées. Mais l’intrigue labyrinthique est trop puissante avec ses nombreuses strates. A mesure qu’on croit atteindre la dernière, Franck Thilliez renverse nos certitudes pour nous amener vers une autre strate. Un véritable vertige narratif pour nos neurones qui jouent à Tétris comme ils peuvent !

Ce qui est très fort, c’est qu’il utilise toutes ses obsessions (notamment les thématiques autour des neurosciences et de la frontière entre « bonne » science et science dévoyée, ou celles autour de la mémoire, de l’amnésie et des rêves), bien connues de ses fidèles lecteurs, et parvient malgré tout à surprendre. Et comme à son habitude, il parvient à nous faire croire possible un dénouement bigger than life tellement il est bien amené en amont. Le plot twist est particulièrement réussi, couronnant une intrigue dense qui donne envie de reprendre le roman depuis le début pour pister tous les indices qu’on aurait râtés.

Marie-Laure Kirzy

L’Autre moi
Roman de Franck Thilliez
Editeur : Fleuve
456 pages – 22,95€
Date de parution : 28 avril 2026

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