Drôle de début de pont de l’Ascension, entre météo maussade et groupes indie américains de passage pour les Parisiens n’ayant pas encore quitté la ville. Le contexte idéal pour une belle surprise.

Ce soir, c’est Hasard Ludique, pour ce début de pont de l’Ascension entamé sous un ciel capricieux, soit la météo de ces quatre jours, semble-t-il. Pour le mélomane parisien, la période est particulière : les habitants fuient la ville en grande partie, l’offre de concerts est réduite, mais pas totalement non plus, avec notamment la Supersonic Block Party et son pantagruélique menu de découvertes, dont quelques pépites, dans les salles autour de Bastille. Et, juste avant cela, cette soirée dans l’ancienne gare de la Petite ceinture reconvertie en tiers-lieu élégant, accueillant régulièrement des concerts de bonne tenue.
Au menu, avenue de Saint-Ouen ce soir : deux groupes de Philadelphie, Florry et Friendship, officiant dans l’Americana, pour aller vite, entre country, folk, adult rock et noisy-rock. Le marketing les présente en tout cas comme des figures de l’alt-country ; c’est sans doute un bon résumé, même si nécessairement limité comme le veulent ces étiquettes ésotériques. En ouverture de soirée, nous avons raté Florry, ou plus exactement écouté le dernier quart d’heure derrière les portes coupe-feu en devisant gaiement : faute professionnelle, pourrait-on dire si nous étions des « professionnels de la profession ». En tout cas, le groupe nous a semblé naviguer habilement dans le territoire décrit ; les témoignages recueillis en sortant allaient néanmoins dans le sens d’un set un peu ennuyeux, avec des compositions dont les mélodies n’étaient pas très originales, habillées de passages noisy sympathiques, mais ne faisant pas illusion auprès des aficionados de concerts rock. Le groupe a tout de même publié déjà trois albums et un live depuis 2021, cela méritera peut-être d’y jeter une oreille pour un avis plus précis.
A 21h50, soit une heure un peu tardive pour Paris, Friendship s’empare de la scène, dans une salle remplie correctement, en formation « classique » de quatuor rock : autour du leader Dan Wriggins (chant, guitare), Peter Gill (guitare), Michael Cormier – O’Leary (batterie) et Jon Samuels (basse). L’histoire de Friendship prend racine dans la petite ville de Yarmouth, dans le Maine, d’où viennent les trois premiers, qui ont émigré en 2015 à « Philly », où l’histoire du groupe a débuté. Avec quatre albums publiés depuis, le groupe a bien grandi, étant signé chez Merge, mais en restant sous les radars sous nos latitudes, malgré un dernier album remarquable, Caveman Wakes Up, publié au printemps 2025. Résultat, c’est aujourd’hui seulement le premier concert de Friendship en France auquel nous assistons. Le groupe revient d’une tournée britannique où il a écoulé tout son merchandising, ce qui est plutôt bon signe, même si on imagine qu’il ne jouait pas dans des arenas. En tout cas, ils sont ravis de retrouver « le bon sens de circulation », sourient-ils.
Ce soir, le groupe va nous offrir un set rock efficace, montrant son homogénéité et sa grande expérience de jeu ensemble. La preuve indéniable est l’absence de set-list figurant sur scène. Les musiciens savent où ils vont, et Wriggins n’a pas besoin de donner d’indications à ses acolytes pour que l’enchaînement des morceaux soit fluide. Sous sa casquette à l’effigie du géant de la logistique UPS, avec sa barbe, sa voix juste à peine marquante, avec sa fêlure légère donnant une pointe de mélancolie maîtrisée, bref son non-look habillant son talent manifeste, le chanteur fait inévitablement penser à certaines figures du rock indie américain telles qu’on les aime : Jason Lytle, le regretté David Berman… ou, dans des registres plus folk, Bill Callahan ou Will Oldham.
Le set, consacré au dernier album, ménage une belle montée en puissance, mais aussi de jolies surprises avec des midtempos qui montrent tout le savoir-faire du groupe. Et si Friendship voyage léger pour cette tournée, les chansons étant moins habillées que sur l’album, où chaque musicien joue de plusieurs instruments (et tous jouent du clavier à un moment ou à un autre), cela ne rend pas le set plus pauvre pour autant. On apprécie plus particulièrement de belles versions de Resident Evil, et, en fin de set, Free Association, possible sommet du dernier album avec sa rythmique métronomique, ses chœurs (masculins sur scène pour suppléer les féminins sur l’album) et son lyrisme discret assez grandiose. Le groupe a aussi réservé quelques surprises, dont Rich Man, leur première chanson publiée (en 2017), en cinquième position dans le set, permettant de vérifier la cohérence de leur univers. Puis, surtout, deux chansons avec Will Henricksen, le violoniste de Florry, venu prêter main forte et donner une densité différente et un peu noisy à la fin du set, notamment pour une reprise de Tom Waits : Ol’55 est la première chanson de son premier album Closing Time, l’une des toutes premières jamais écrites par l’intéressé, déjà reprise en son temps par les Eagles dans une version d’ailleurs reniée par Waits. On ne sait ce qu’il penserait de cette version de Friendship, mais cela constituait une friandise pour les amateurs du bougon génial, au moment où sa dernière actualité, un single avec Massive Attack, a fait un peu « plouf », et alors qu’il faut se résigner semble-t-il à la fin de sa production artistique originale. Une friandise également réarrangée, sans le piano qui en est la colonne vertébrale dans la version originale.
Au moment de conclure cette belle soirée américaine, Friendship se lance dans son treizième morceau, All Over the World, chanson qui clôture régulièrement leurs concerts, semble-t-il. Sans rapport avec la chanson éponyme des Pixies, une belle ballade americana de plus, qui permet d’oublier la frustration de l’absence de rappel liée à l’inévitable couvre-feu, après 1h05 de concert : ceinture, aussi, dans l’ancienne gare de la petite ceinture !
Friendship : ![]()
Texte et photos : Jérôme Barbarossa
Friendship au Hasard Ludique (Paris)
Production : Super / Le Hasard Ludique
Date : le mercredi 13 mai 2026
Leur dernier album paru :
Friendship – Caveman Wakes Up
Label : Merge Records
Date de sortie : 16 mai 2025
