Avec son casting français de prestige et ses références kieszlowskiennes ostensiblement brandies, Farhadi semblait vouloir renouer avec un grand cinéma moral européen. Il livre finalement une longue valse de pantins où l’écriture, toujours plus démonstrative, finit par étouffer toute vie.

Fahradi est un incontournable à Cannes. Star du cinéma iranien, qui doit depuis quelques années partager sa célébrité avec d’autres figures incontournables (dont le récemment palmé Panahi), le cinéaste a développé une écriture qui avait commencé par surprendre lorsque la France l’avait découvert avec Une séparation, mais s’est progressivement enlisé dans des tics d’écriture assez laborieux. Ses expériences hors de son pays natal n’avaient pas toujours été concluantes, que ce soit Le Passé en France ou le soap poussif Everybody Knows, en 2018. Le voir s’associer à un casting all star de l’hexagone n’est donc pas forcément rassurant.
Le récit se veut un remake du sixième volet du Décalogue de Krzysztof Kieślowski, une œuvre forcément familière à Farhadi, tant elle met à rude épreuve l’intégrité morale de ses protagonistes. Une romancière observe les voisins d’en face pour en faire la matière première d’un histoire dans laquelle elle imagine leurs vies. Un jeune homme, venu l’assister dans le déménagement de son appartement, va s’emparer de son récit et établir un contact avec les personnes en question dans une relation vampirique aux conséquences dramatiques.
Les romanciers ont le vent en poupe en Compétition cette année : après l’observatrice de La vie d’une femme, la figure tutélaire nationale dans Fatherland, Farhadi en propose une occurrence forcément plus nocive, interrogeant la manière dont l’artiste s’approprie le réel au risque de l’abimer.
La première partie, assez outrancière, laisse envisager le pire. Après avoir rendu son petit hommage à Kieślowski par quelques citations explicites de La Double Vie de Véronique ou du Décalogue, et emprunté son compositeur attitré Zbigniew Preisner pour quatre notes répétées ad lib, le cinéaste regarde une Isabelle Huppert cabotiner entre Diogène et Tatie Danielle, tandis que les récits qu’elle écrit se déploient dans des triangles amoureux ou histoires de familles au tragique convenu. Une intervention amusante de Catherine Deneuve en éditrice vient alors remettre les pendules à l’heure : tout ce fatras ne vaut pas grand-chose, même si le spectateur le subit depuis bien trois quarts d’heure.
Deuxième chance, donc : voyons ce que les personnes d’en face vivent en réalité, cette vie banale et « sans histoires », et l’impact qu’aura le récit fantasmatique lorsqu’un écrivain en herbe voudra le leur faire connaitre… Et, bien entendu, Farhardi ne pouvait que transformer cette vie normale en exposé sur la méchanceté humaine.
Le fond n’est pas dénué d’intérêt, dans cette exploration de la médiocrité d’une autrice arrivée à court d’idée, et de sa capacité à déceler, voire instiller du désir chez des êtres (médiocres eux aussi, surtout les hommes) qui pouvaient s’en croire à l’abri. Mais rien ne fonctionne vraiment. Le rythme de narration est laborieux, les expositions beaucoup trop dilatées, les répétitions nombreuses, comme si Fahradi devait à tout prix s’astreindre à atteindre les 140 minutes, ce que vraiment personne de sensé ne lui imposerait.
Si les comédiens s’en sortent bien, largement dominés par une Virgine Efira très performante lorsqu’il s’agit de dissocier personnage et personne, le vrai problème réside comme toujours dans l’écriture. Car dans cette pseudo réflexion sur le sujet, il importe peu au cinéaste d’explorer les différences entre fiction et réalité : tout individu est chez lui une fonction, dont les motivations importent moins que les actes, à commencer par son apprenti auteur, dont l’évolution et les comportements ne sont que des ressorts à l’intrigue.
Ce drame est donc bien une valse des pantins orchestrée par un démiurge, dans laquelle Farhadi persiste et signe, assumant que son cinéma est peuplé de personnages et non de personnes.
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Sergent Pepper
