Après le choc ressenti à la lecture de Bâtards, deuxième roman de JB Hannak, où il raconte la folle tournée de son groupe dDamage au Japon, on a voulu lui posé quelques questions. L’auteur revient sur l’écriture de ce livre qui transforme le réel en une expérience punk et sensorielle.

Est-ce qu’on peut dire que Bâtards et Sales chiens forment une sorte de diptyque autour de l’hisoire du groupe dDamage ?
Bâtards creuse plus en profondeur. Sales chiens était un geste instinctif, lié à une urgence qui me brûlait. Comme quand le corps décide avant toi. J’avais besoin de poser un truc brut et frontal sur ce que nous avions vécu avec mon frère. L’idée était de coller au réel des marges les plus crades de l’underground. Ça part aussi d’une valeur que j’ai toujours partagé avec Fred : celle de toujours rejeter le principe de condescendance dans notre représentation. Les musiciens présentent toujours leur carrière sous leur meilleure facette. Je ressentais le besoin de faire un portrait réaliste de la scène : au final, ça a donné un récit qui dépasse largement le cadre de mon groupe. C’est devenu une plongée dans un écosystème entier, avec ses règles implicites, ses dérives et zones grises : quelque chose que – de l’extérieur – on fantasme beaucoup mais qu’on comprend rarement dans sa réalité.
Était-ce une intention dès le départ ou le deuxième livre s’est-il imposé naturellement après l’engouement qu’a engendré le premier ?
C’est arrivé ensuite, en 2023 durant l’un de mes voyages au Japon. Ça fait plus de vingt ans que j’y vais régulièrement. J’y ai vécu des situations folles, parfois absurdes ou violentes. J’ai aussi vu le pays évoluer, se transformer, se tendre ou se lisser selon les endroits. Je savais en partant dans cette direction que, même en racontant encore des histoires de musiciens underground, je n’allais pas du tout écrire le même livre.
Dans Sales chiens, ton premier livre – paru Léo Scheer janvier 2022 -, tu évoquais une tournée en Europe ; ici, c’est le Japon. En quoi ce pays change-t-il la nature des galères ?
Le Japon agit sur mon récit comme un révélateur. Avec ce deuxième livre, j’ai eu envie d’exploser la linéarité de Sales Chiens pour aller vers une forme kaléidoscopique : j’y fais rentrer en collision questionnements artistiques, amoureux et identitaires. Bâtards, c’est une galerie de personnages anticonformistes qui brûlent leurs vies. Chacun de manière différente, mais toujours à une vitesse folle ; avec tout ce que ça implique de chaos, d’intensité et de contradictions. Au travers de ce portrait inhabituel du Japon, j’ai vu progressivement se dessiner en reflet tout un questionnement lié à nos origines familiales à mon frère et moi. Ça m’a permis progressivement de peindre tous les paradoxes de notre relation d’amour fusionnel. Au cours du processus d’écriture, il m’a paru logique d’en faire le fil rouge du roman.

Est-ce que le décalage culturel ajoute une couche supplémentaire au côté absurde des situations que tu as vécues là-bas ?
Oui. Tout change : les codes sociaux, la manière dont les gens communiquent, la gestion du conflit, du silence, de l’échec, de la honte… Le décalage culturel rend parfois les situations irréelles. Tu peux te retrouver dans des moments de tension extrême qui restent complètement contenus à cause des conventions sociales japonaises. Comme un fromage puant sous une cloche de verre. Par moments, tu perçois des signes très concrets – des discours nationalistes radicaux diffusés dans la rue, par exemple – qui contrastent avec l’image très lisse qu’on a du pays. Il existe tout un ensemble de tensions historiques et idéologiques qui continuent d’exister, mais de façon feutrée, tolérée et intégrée. A l’inverse, des détails qui paraîtraient anodins en Europe deviennent là-bas des points de friction énormes. Ce qui m’intéressait, c’était justement cette superposition : une société extrêmement codifiée, maîtrisée – et en même temps traversée par des courants beaucoup plus radicaux, parfois invisibles si tu n’y fais pas attention. Pour des gens comme mon frère et moi qui arrivent dans ce pays avec une énergie brute, ça crée une collision permanente.
« Bâtards » de JB Hanak : récit d’une furieuse tournée de dDamage au Japon en 2006
Est-ce que tout ce que tu racontes dans le livre est vrai ou as-tu parfois un peu « gonflé » certaines scènes pour la dynamique du récit ?
Je n’ai rien gonflé. La réalité est bien assez spectaculaire. A l’inverse : sur les conseils de mon éditrice, j’ai même atténué certains passages qui lui semblaient aller trop loin dans la cruauté ou la violence. Il ne s’agit pas de censure, mais plutôt d’un travail de dosage pour le bien de la narration. Tout ce que j’utilise pour construire mes romans repose sur des expériences réelles. Quand je parle du Japon, du choc des mégalopoles, du quadrillage sonore de ses villes, de ses concerts de noise extrême, de ses cadres codifiés ou même de violence sociale ou politique : tout ça, je l’ai vu, vécu, ressenti et encaissé. Mes livres sont des romans parce que je déforme effectivement la réalité. Je la plie, je la compresse, je coupe des morceaux et j’en fusionne d’autres. Mais je ne fais pas ça pour enjoliver, je fais ça pour une question de rythme et de sensation. C’est pour retranscrire une vie qui va à 300km/h en la livrant au lecteur pour qu’il la lise à 300km/h. C’est une question de rythme. Avec mon frère, on a vécu des trucs qui allaient à 300 km/h, dans un mélange de chaos, de bruit, de tension permanente. Si je racontais ça de manière linéaire et appliquée, je serais aussi dans une forme de mensonge car j’obligerais à une lecture du récit trop lente. Donc je distords le réel pour recréer sa vitesse d’origine. Dans ce livre, je parle parfois de mes origines Kabyles : je descends de plusieurs siècles de générations d’illettrés. C’est seulement à partir de la génération de ma mère qu’on a appris à lire dans ma famille. Chez les Kabyles, la culture s’est toujours transmise par l’oralité. La subjectivité est intrinsèque à la transmission, c’est dans mon histoire. Tous les récits sont mensongers, ma question est plutôt de choisir quels sont les meilleurs mensonges pour retranscrire la réalité au mieux.
dDamage a été surnommé « les moutons noirs de la French Touch ». Que signifiait ce surnom ?
C’est un journaliste de I-D Magazine aux USA qui nous avait surnommé comme ça dans un article de 2005. C’est vrai que ça nous collait parfaitement. Il y avait déjà cette idée d’être dedans et dehors en même temps. De faire partie d’un mouvement tout en étant l’élément parasite. Être acceptés, mais jamais complètement intégrés. Ça rejoint exactement ce que je développe dans Bâtards : cette notion de dualité permanente, de collision. Trop crades pour certains circuits, trop spectaculaires pour d’autres. On n’a jamais réussi – on n’a jamais voulu – se laisser absorber complètement par une scène. Ça ne passait pas forcément par une opposition frontale, il y a aussi eu des vraies connexions et des amitiés solides. Je pense à Krazy Baldhead par exemple, avec qui on a énormément tourné, ou à Pedro Winter qui nous a filé des coups de main à plusieurs moments. Donc on n’était pas exclus, on gravitait à notre manière. C’est exactement comme ce que j’ai pu observer au Japon : cette capacité à faire coexister des choses totalement opposées sans qu’elles ne s’annulent. Une forme d’équilibre permanent entre des logiques qui semblent incompatibles. Nous, on incarnait un peu ça dans la French Touch. On amenait un truc sale et imprévisible dans un univers qui était codifié et propre.
Aviez-vous des rapports, des relations avec des groupes comme Air, Daft Punk ou Phoenix ?
Non, jamais. On était contemporains, mais pas du tout dans les mêmes logiques, ni dans les mêmes circuits. J’ai une anecdote avec un des deux mecs de Air. Je lui ai offert un disque – la BO que j’avais faite pour un film porno avec Brigitte Lahaie : je trouvais ça cohérent, je me disais que ça pouvait créer un pont. Le mec ne m’a jamais dit merci. Comme si ce cadeau lui était dû, ou pire encore : comme si ça l’emmerdait qu’un plouc tente de l’approcher. Sur le moment, ça m’a vexé. Ensuite, je m’en suis surtout voulu à moi-même d’avoir espéré une forme de validation de la part d’un Versaillais. Je suis un fils de ferrailleur, j’ai été conçu et élevé dans une cité du 94. C’est un truc que je creuse dans Bâtards : ces systèmes de valeurs qui cohabitent sans jamais vraiment se rencontrer. Je viens d’un truc beaucoup plus brut, beaucoup plus DIY, où tu fais tout toi-même, où tu te débrouilles, où tu construis dans la marge. Je n’essaie pas de dire que l’un est mieux que l’autre, mais notre monde et celui de la French Touch ne parlent pas tout à fait le même langage. Nous, on vient de ce qui déborde, de ce qui dépasse. On rentre de force pour foutre un peu le bordel dans le cadre établi. Nous n’avons jamais fait de la musique pour être intégrés ou validés, mais pour entrer en collision. Mes livres s’inscrivent dans le prolongement de cette démarche. Ce n’est pas un choix, c’est un état de fait.

La maladie de ton frère, Fred, est évoquée dans tes deux livres. Est-ce que cette fragilité physique changeait quelque chose dans la manière et l’intensité avec laquelle vous viviez ces tournées ?
Oui. L’urgence permanente guidait absolument tout. On vivait chaque concert comme le dernier, sans jamais vouloir s’arrêter. On a tout vécu à 300%. C’est ce que je veux réinjecter dans mes livres : un truc incandescent qui file à une vitesse complètement folle. Cette fragilité rendait tout plus extrême. Les hauts encore plus hauts, les bas encore plus violents. Ça créait une tension constante, un déséquilibre qui nourrissait à la fois notre musique et la manière dont on vivait la route. On poussait tout au maximum, parce qu’on se battait contre l’inévitable. Du coup, ça nous obligeait à une manière de vivre complètement cramée. Toujours vouloir aller plus loin, ne pas s’arrêter. Exiger la suite avant d’avoir fini ce qu’on était en train de faire. Refuser toute forme de ralentissement. C’est ce truc magnifique et destructeur que je réinjecte aujourd’hui dans mes livres : pas de manière nostalgique, mais dans le rythme, dans la structure, dans la manière de raconter. Je veux que ça aille vite, que ça déborde, que ça soit instable. Je veux faire rire, pleurer, suffoquer et souffler, tout ça en même temps. Un truc incandescent, sous tension, qui avance à toute vitesse sans jamais regarder en arrière.
Ton frère est évidemment très présent dans tes deux romans. Est-ce que ce livre contribue à prolonger le travail de deuil ?
Il ne le prolonge pas, il l’apaise.
Te verrais-tu écrire un livre qui lui soit entièrement consacré ?
Je ne sais pas.
Penses-tu déjà au prochain roman ? Sera-t-il encore une fois consacré à l’aventure dDamage ?
Franchement je ne me pose pas encore la question. Si jamais c’est encore sur dDamage, ça sera probablement sous un autre axe que le récit de tournée. J’ai remis le couvert avec cette thématique, parce que j’ai progressivement vu la possibilité d’un trompe-l’œil afin de pondre un livre sur le Japon. Ça fait longtemps que je voulais écrire sur le Japon. Pas sur le Japon fantasmé, mais sur celui que j’ai traversé, celui qui t’accueille et te rejette dans le même mouvement. C’est super important pour moi de défendre mon deuxième roman de cette manière. J’ai un rapport très fort avec le Japon, un peu comme celui de l’amour fusionnel avec l’être qu’on aime le plus au monde : l’amour ne peut pas être véritablement complet s’il ne comporte pas en lui un sentiment de conflit. L’amour est un sentiment total, donc il englobe ses propres paradoxes. C’est pour ça qu’il est effrayant, c’est pour ça qu’il fout le vertige. Dans Bâtards, il y a une scène de description de Kyoto pour laquelle je me suis dit « écris sur cette ville comme si tu décrivais ta conception de l’amour »
Souhaites-tu passer à autre chose, à d’autres sujets ?
Pour un projet de troisième roman, j’ai plein de trucs en bordel dans mes disques durs. J’ai encore plus de trucs en bordel dans ma tête. Tout le monde a plein de trucs en bordel dans sa tête. Le plus difficile c’est de classer tout ça, de tout organiser, de le faire sortir pour en créer un truc logique. J’ai besoin de temps. J’ai besoin de prendre du temps pour voir ce qui va sortir et comment ça va sortir. J’ai plein d’envies, plein d’idées, mais je pense que c’est également nécessaire de foirer la réalisation de certaines d’entre elles – voire même de la majorité d’entre elles – avant de trouver le bon truc à développer. C’est super important l’échec. L’échec est une magnifique et très forte forme de résistance dans un monde où tout est guidé par le profit. Il faut prendre le temps de foirer des projets pour comprendre ce qu’on veut vraiment réussir. Le bordel qu’il y a dans ta tête est quelque chose qu’il faut chérir. Rien n’est classé, c’est complètement sauvage. Ça commence toujours comme ça quand j’écris : de manière ultra anarchique, sans jamais me soucier du style avec des phrases « sujet + verbe non conjugué » comme un enfant qui apprend à parler. Homme singe, état primal, crotte au cul, morve au nez. Je remplis des pages comme ça en boucle pendant des jours, jusqu’à ce que quelque chose en sorte et je passe ensuite des mois à tout réécrire des dizaines de fois jusqu’à que ça tienne finalement debout. A chaque fois que je termine, je regarde ça comme un truc miraculeux en me disant « bordel de merde putain miracle ! ») Donc je suis incapable de prévoir à l’avance ce qu’il va en ressortir la prochaine fois. Je sais pas. J’ai peur. J’ai super peur et je crois que le truc qui me fait le plus peur c’est de commencer à avoir confiance en moi. Il faut accepter la peur.
Tu es musicien, plasticien et maintenant auteur de deux romans. Est-ce que l’écriture répond à quelque chose de différent par rapport à la musique, à la peinture ou au dessin ?
L’écriture est la pratique artistique la plus solitaire que j’ai expérimentée de ma vie. C’est aussi la plus fascinante à mes yeux car elle me permet d’atteindre un processus d’auto-analyse que je considère supérieur à celui d’une psychanalyse ou des drogues psychédéliques. (Maman, Papa : j’ai tout essayé.)
Tu continues à faire de la musique en solo ? Envisages-tu de refaire un album ? Quels sont très projets musicaux en cours ou à venir ?
Oui, je travaille avec Cyril Laurent en ce moment sur le deuxième opus de notre duo de musique électronique Hexahedre. Nous avons fait un premier album et deux B.O. Récemment nous avons remixé des morceaux du pianiste Melaine Dalibert, ça devrait sortir chez Ici d’Ailleurs un de ces jours. Nous avons aussi entrepris une collaboration artistique avec la musicienne japonaise Midori Hirano, qui nous a été demandée par le même label. Quoi qu’il arrive, je finirais encore et toujours par me tourner vers le Japon. Je suis très heureux de ce début de collaboration avec Midori, c’est une musicienne extraordinaire, son langage est super délicat, très onirique. Elle et moi on se connait depuis 25 ans et c’est seulement aujourd’hui que notre première collaboration se concrétise. C’est beau, comme une déclaration d’amour tardive. Rien n’arrive jamais trop tard. A la fin de sa vie, Quincy Jones a déclaré « Ne vous considérez jamais trop vieux pour commencer à apprendre quelque chose. » Venant de la part d’un tel modèle, je trouve que cette phrase est un cadeau intellectuel d’une infinie générosité offerte à l’humanité. Profitez-en. Merci, repose en paix Quincy.
Propos recueillis par Benoit RICHARD
Photos © p Pierre Ae – Tokyo 2005
