« Sorda » d’Eva Libertad : de la difficulté d’être une mère sourde

Avoir un enfant entendant, que cela signifie-t-il pour une mère sourde  ? Mariée à un entendant, Angela a appris à composer avec l’exclusion qui va de pair avec son handicap. La naissance d’Ona va pourtant mettre à mal l’équilibre de son couple et l’empêcher de vivre pleinement sa maternité.

Sorda: Álvaro Cervantes, Miriam Garlo

Héctor et Angela s’aiment depuis trois ans et, bientôt, ils seront parents. Mais le bonheur qui accompagne la perspective de cette naissance est associé à une incertitude préoccupante : leur enfant sera-t-il sourd comme Angela, ou entendant, comme Héctor ? Et cela peut-il remettre en question l’équilibre de leur couple ? S’inspirant des questionnements de Miriam Garlo, sa sœur cadette devenue sourde à 7 ans et à qui elle a confié le rôle d’Angela, Eva Libertad s’interroge dans Sorda sur les craintes que suscite la maternité chez une jeune femme non entendante puis sur les difficultés auxquelles elle se trouve confrontée.

Être une maman sourde n’est pas simple. Et pas simple non plus pour une maman sourde d’envisager d’avoir un enfant qui ne le soit pas. Déchirement : comment ne pas souhaiter à son enfant d’être entendant dans une société faite par les entendants pour les entendants ? Mais comment ne pas se sentir exclue quand se noueront entre lui et son père, entre lui et le reste du monde, des liens qui vous échapperont ? À la marginalité qu’elle éprouve tous les jours mais avec laquelle elle a appris à composer, s’ajoutera pour Angela, lorsqu’elle saura qu’Ona n’est pas sourde, le sentiment de ne pas pouvoir vivre pleinement sa maternité. Ne pas entendre les premiers gazouillis, les premiers mots de son enfant. Ne pas entendre ses pleurs, ne pas pouvoir y répondre. C’est sur ces situations concrètes que s’appuie le film, mettant en avant la violence d’un monde où les sourds peinent à trouver leur place. Certes Angela s’épanouit dans son métier de potière. Certes elle a un mari (Alvaro Cervantes) qui a appris à signer, qui s’efforce de ne pas se substituer à elle dans ses conversations avec les entendants. Certes elle a des parents aimants – même s’ils sont souvent maladroits. Mais c’est au milieu de ses amis non entendants qu’elle se sent vraiment elle-même, Et la venue d’Ona ne fera que renforcer ce sentiment : la voilà, de fait, écartée de tout un pan de la vie de sa fille – dans les échanges qu’Ona construit avec son père, dans le suivi de son quotidien à la crèche. La surdité d’Angela lui vole une partie du bonheur d’être mère en la renvoyant sans cesse à son handicap.

Sorda est un film qui nous demande de nous mettre à la place de quelqu’un qui n’entend pas. Autant il nous sature initialement de bruits – le vacarme récurrent du tour de potier, les cris d’une scène d’accouchement cauchemardesque qui nous place dans la position d’Héctor – autant, à la fin, il nous fait entrer dans le monde d’Angela. À la fois celui, insupportable, auquel lui donne accès un appareil auditif proche de l’instrument de torture, et celui, fait de silence et de sons étouffés, qui constitue son ordinaire. Il nous fait vivre à ses côtés la même promenade dans la montagne, avec et sans le son. Pourtant, malgré l’intelligence des procédés qu’il utilise, malgré l’intérêt de la réflexion dont il est porteur, Sorda ne m’ a pas entièrement, convaincue. Sans doute ne lui ai-je pas trouvé l’authenticité du récent documentaire de Dominique Fischbach, Elle entend pas la moto. Peut-être m’a-t-il paru manquer de chair, se concentrant sur l’illustration de l’idée d »exclusion qui finit par faire d’Angela une sourde avant d’être une mère. Eva Libertad a choisi d’occulter les moments où Angela a pu, comme toutes les mères aimantes, créer un lien unique avec sa fille par le peau à peau, les sourires, les caresses. Quand elle nous la montre en train d’allaiter, c’est pour faire un constat d’échec. On a l’impression qu’avec sa mère, ce bébé ne fait que pleurer. Quant à l’apprentissage du langage, il est envisagé en termes de concurrence avec Héctor. On a envie de dire à Angela qu’Ona pourra, comme beaucoup d’enfants dont les parents ne parlent pas la même langue, apprendre de sa mère sa langue dite « maternelle » et de son père l’autre langue.

Sorda a le mérite de nous faire entrer dans un monde qui nous est mal connu et dont la langue, même si elle se répand peu à peu, nous apparaît mystérieuse, parfois cocasse. Celui aussi d’intégrer des mal entendants dans sa distribution, de mettre tous les spectateurs sur le même plan grâce aux sous-titres et à un cadrage qui intègre les signes gestuels. Celui de faire entendre au propre comme au figuré la voix de quelqu’un qui ne l’entend pas. L’image qu’Eva Libertad nous donne d’Angela, une jeune femme enfermée dans une souffrance paradoxalement exacerbée par la maternité, nous conduit à imaginer un autre film : quelle mère Angela aurait-elle été avec un enfant sourd ?

Anne Randon

Sorda
Film espagnol d’Eva Libertad
Avec Miriam Garlo, Alvaro Cervantes
Genre : drame
Durée : 1h 39
Date de sortie : le 29 avril 2026

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