Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Low Life, sans doute l’album de New Order le plus simplement « jouissif », annonçant l’abandon de la « cold wave » en faveur des futurs plaisirs de Madchester et de l’acid house.

« Movement avait été très difficile et violent à composer car nous étions consumés par le chagrin et inquiets pour notre avenir. Power, Corruption & Lies a été plus simple à réaliser car nous commencions à apprivoiser la technologie. Low-Life a été un disque très amusant à faire, nous étions encore très soudés et travaillions encore comme un groupe. C’est après, avec Brotherhood, que tout est parti en vrille !” [1]
Low-Life (littéralement « dégénéré », « vaurien ») est un album hybride, mix (presque) parfait entre électro-pop dansante et rock où s’imbriquent beat métronomiques, nappes synthétiques, guitares mordantes et basses mélodieuses. Un son brut, le plus souvent enjoué et pour l’époque moderniste et innovant, précurseur du « son Madchester » de la fin des années 80. Les textes apparaissent plus accessibles, ironiques et nostalgiques, parfois sombres et pleins de désillusion, contrastant avec la musique plus enlevée. Il est le reflet de son époque, et demeure encore à ce jour, plus de 40 ans après sa publication, une référence renouvelant l’identité marquée du groupe, donc dans une certaine continuité.
Autoproduit, avec l’aide du fidèle ingé-son Michael Johnson après les années passées sous la férule de Martin Hannett, le groupe a innové en utilisant notamment des séquenceurs MIDI, alors à peine nés, pour synchroniser les boites à rythmes et les synthétiseurs. Ils ont mélangé les sons classiques de guitares et autre mélodica, sorte de piano à vent, à des samples audacieux comme des coassements de grenouille sur The Perfect Kiss, des sirènes d’alarme (Face up) ou autres bruits industriels. Ce qui peut expliquer le sentiment expérimental parfois ressenti à l’écoute [2]. L’expérimentation a pu d’ailleurs prendre des chemins inattendus, tels avec les séquenceurs Emulator 1, dont Sumner avait lui-même fabriqué un exemplaire, et qui s’avérait souvent capricieux. Il fonctionnait beaucoup mieux après avoir été jeté par terre ou frappé à coups de marteau ! A tel point que, se souvient Hook, Vince Clark de Erasure (et premier clavier de Depeche Mode) l’avait un jour appelé pour connaître l’exact endroit où le coup devait être donné…
Les instruments, la plupart du temps capturés en session live, sont modulés par des effets flanger ou reverb pour augmenter la spatialité et la profondeur de l’ensemble. Les morceaux alternent entre ambiances percutantes et atmosphériques, sur des progressions d’accords plutôt classiques, mais en y intégrant breakbeats, changements de tempo et pauses instrumentales comme sur The Perfect Kiss encore. Ces différents éléments sont devenus la signature du groupe sur ses remix depuis le succès phénoménal de Blue Monday, le maxi-single le plus vendu de l’histoire.
C’est aussi l’album des premières pour New Order : celui de singles issus de l’album et d’une pochette sur laquelle apparaît (enfin !) le portait, toutefois séparé, des musiciens, superbement photographiés par Trevor Key, le tout étant conçu comme à l’habitude par Peter Saville. Le titre quant à lui provient d’une phrase d’un journaliste britannique, John Bernard, expert des bas-fonds et porté sur les bouteilles : « I’m one of the few people / Who lives what’s called a low-life » (Je suis l’un des rares à mener une vie de dépravé). Selon Peter Hook [3], « On trouvait que ça résumait exactement ce qu’on a vécu pendant l’enregistrement, lorsqu’on [lui et Barney surtout] sortait quasiment tous les soirs, entre les clubs punk illégaux comme le Blitz, où se retrouvait toute la scène glam et poseuse des nouveaux romantiques, et ces soirées SM où des dominatrices montaient sur scène pour humilier des types en extase. » Ambiance !
Love Vigilantes est le premier titre de l’album. Une musique enlevée avec intro au melodica racontant une histoire, comme une ballade country à la Kenny Rogers. Bernard Sumner voulait une chanson de redneck [4], un soldat de retour du Vietnam (ou des Falklands ?) , combattant de la liberté avec fusil et grenade et, plus ironiquement « l‘aide de Dieu », heureux de retrouver les siens. Seulement, quand il arrive devant sa porte, son épouse gît après avoir lu une télégramme annonçant sa mort. Ce twist est ambigü car, finalement, on ne sait si les deux membres du couple sont décédés ni qui serait toujours en vie… Dans l’interview à GQ précitée, Sumner répond que tous les sens sont possibles : on peut imaginer que l’homme est mort, et que c’est son fantôme qui revient chez lui, ou alors qu’il est vivant et que le télégramme est faux. Par contre, ce qui est sûr, pour lui, c’est que la femme s’est suicidée. Un certain cynisme bien amené ? Pas si sûr finalement, ce qui fait son sel, c’est la double lecture possible, entre une ballade country sanglotante et la désolation des victimes collatérales d’une guerre.
The Perfect Kiss, selon Bernard Sumner toujours dans GQ, a été écrite, enregistrée et mixée en soixante-douze heures non-stop, dans le rush d’un départ pour une tournée en Australie. Dans la même veine que Thieves like Us, (voire Let the Music Play de Shannon), un poil plus rapide cependant. Elle est célèbre à plusieurs titres, d’abord parce qu’elle est sortie en single et sous forme de remix, surtout avec l’ajout par Gillian Gilbert, dans la transition, de samples de coassements de grenouille sur fond de nappes de synthés atmosphériques. Pour les paroles, Sumner n’a aucune idée de ce qu’elles signifient, à l’exception de la phrase « Let’s go out and have some fun » qui rappelle, comme on l’a vu plus haut, l’état de l’esprit (!) dans lequel l’album a été créé. A noter qu’une des premières versions de cette chanson a été jouée le 14 mai 1984 lors d’un concert caritatif au bénéfice des mineurs en grève. Sumner l’a introduite (la chanson) ainsi avec classe : « C’est une nouvelle chanson qui s’intitule ‘Ma teub est aussi longue que la M1’ », cette autoroute reliant Londres à Leeds et traversant le principal bassin houiller anglais. En fait c’est le remix 12’’ de près de 8 minutes, qui peut éclairer sur sa signification, l’opposition classique entre l’amour et la mort, le parfait baiser pouvant s’avérer fatal au final.
This Time of Night avait au départ, selon Bernard Sumner [5], pour titre « abus de drogue » (Fully pumped of drugs) ! « Without you, my life won’t grow » : parle-t-il de la perte d’un être cher ou de l’impossibilité d’une vie sans dope ? Chanson mélancolique à souhait, plutôt méconnue. Au casque, on peut entendre durant l’intro la phrase de John Bernard citée ci-dessus, samplée à partir d’une interview télévisée de l’auteur. Ce dernier a pris la mouche et traîné le groupe en justice. Le sample est cependant demeuré sur l’album, à un niveau à peine audible.
Sunrise surprend, comparé au reste de l’album, car la guitare saturée semble prendre le pas sur les synthés. La phrase de synthé que l’on entend en introduction est quasiment celle de A Forest de Cure, inversée. Thieves like Us donc ? Pas vraiment à mon sens, les emprunts ou les similitudes sont légion dans la musique. Après tout, la gamme n’est composée que de sept notes et tous les musiciens connaissent les suites d’accords qui rencontrent le succès. D’ailleurs, quelques mois plus tard, quand le groupe de Robert Smith sortira le single In Between Days, beaucoup y entendront la basse et la mélodie de Dreams Never End de NO, jusqu’à tromper la propre mère de Hookie [6], celle-ci disant à son fils combien elle trouvait leur nouveau titre génial ! Ici, Sumner décrit cyniquement sa relation avec un Dieu qui n’existe pas (ou plus). Dieu est mort, pour reprendre le précepte nietzschien ? Retour aux sources post punk pour sûr, de Warsaw en tout cas. « We might be your lost sheep / but it’s time you remembered us now » sonne un peu comme le « Wake up it’s much too late ! » du O my God ! de The Police, sur le même thème. La chanson monte enfin en crescendo et achève son lever de soleil dans un chaos brutal.
Elegia ouvre la face B en un instrumental émouvant et très cinématographique, une guitare au son plus qu’Ennio Morriconesque. Cette oraison peut être considérée comme une suite à Atmosphere dont elle reprend les codas, là encore en contraste saisissant avec les parties dansantes du reste de l’album. Ce morceau a été enregistré en live, sur une durée de dix-sept minutes, réduite à 4’30’’ sur l’album. La prise originale (à écouter sur le site officiel du groupe) figure sur les rééditions augmentées du disque. La composition repose sur une progression lente, de sombres nappes de synthés analogiques, et une mélodie de basse plaintive, jouée comme à l’habitude à l’octave, et comprenant des crescendii en tension et des descentes, évoquant le deuil et la mémoire, ce qui est encore renforcé par les caisses claires étouffées et les cymbales tout en distance traitées en spring-reverb. Cette éloge funèbre est indubitablement liée, bien que le groupe s’en défende, à Ian Curtis, l’absence de chant étant à cet égard très révélatrice.
Sooner Than You Think est le parfait contraire de la chanson précédente. Rythme dansant et paroles plutôt futiles (euphémisme !) sur une relation amoureuse en tournée, et l’esprit confus de Barney : « There’s right and there’s wrong / There’s good and there’s bad/and there’s an answer to this I wish I had », peut-être dû à l’absorption de substances plus ou moins prohibées ? On peut y voir aussi un écho (fade ?) au fabuleux How soon is now ? des Smiths paru en novembre 1984 sur la compilation Hateful of Hollow, puis en single en janvier 1985, soit quelques mois avant la sortie de Low-Life. « You know what I mean ? »
Subculture poursuit dans la même veine. Elle peut apparaître comme une soupe dance très (trop ?) typée eighties, avec un son de clavier Bontempi bas de gamme (redondance) que Gillian Gilbert, par exemple, a qualifié musicalement de « banale » ou « révélatrice des fins de soirée » [7]. Le remix par John Robie n’est guère mieux, à moins que le groupe n’y exerce une énième tentative d’auto-dérision ? Les paroles sont explicitement plus sulfureuses, et décrivent l’ambiance des soirées sado-masos auxquels ils assistaient (à tout le moins) à l’époque, les chaînes, la soumission, la douleur (mais juste « a little bit ! »), sans compter les allusions mutines au plaisir solitaire « One of these days when you sit by yourself / You realise you can’t shaft without someone else », réminiscence d’ailleurs du « I should have stayed at home / playing with my pleasurezone » sur The Perfect Kiss.
Face up n’est sans doute pas le meilleur dernier titre pour un album. C’est pour ma part un mix de plusieurs remix : une intro de plus d’un minute style Blue Monday, avec pas moins quatre parties distinctes, dont une ligne de basse en descente en slap et des couplets / refrains dans le plus pur style Temptation, avec une basse doublée en partie en synthé et des nappes électro dans la même tonalité [8]. D’ailleurs étonnant que personne encore n’ait pensé à faire un mash-up des deux titres ! La musique est joviale et le chant de Bernard Sumner, d’abord grave sur le premier couplet, comme sur Temptation, est bien plus haut et enjoué sur les refrains, à la limite parfois du falsetto. Quelques punchlines bien senties « At start you had a heart/but in the end you lost your friend » ou encore « We were young and we were pure / and life was just an open door » relèvent un peu le niveau un peu faiblard, voire kitschissime, du titre.
En définitive, un classique du groupe tournant (presque) le dos aux années Joy Division, et annonçant, osons-le dire, la naissance de l’acid house et la vague « Northern electro pop » qui déferlera sur l’Angleterre quelques années plus tard, puis sur le monde entier. L’album de l’émancipation du carcan post-punk austère, parfois sur des terrains glissants, mais totalement assumée, et sans pour autant totalement s’en détacher. Le groupe se lâche, dans une grande variété d’ambiances et d’humour plus si noir, symbole d’une identité renouvelée faite notamment de plaisirs plus si inconnus, avec ses faiblesses somme toute terriblement humaines.
Un groupe qui fait toujours l’actualité en ayant récemment été choisi pour être intronisé, aux côtés d’ailleurs d’Oasis, au Rock n’ Roll Hall of Fame en novembre prochain.
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Stephan Triquet
New Order – Low-Life
Labels : Factory Records (FAC 100). Distribué par Island Records.
Publié le 13 mai 1985. Réédité en versions « Collector » en 2008 par Rhino Records puis « Definitive » par
Warner Music début 2023.
[1] Interview de Peter Hook par Patrick Thévenin publiée dans Les inrockuptibles le 26 janvier 2023.
[2] Dans une interview à GQ en septembre 2012, Bernard Sumner indiquera que le mix de l’album aurait pu être meilleur mais qu’il avait fallu apprivoiser (trop) rapidement les nouvelles techniques utilisées à l’époque, notamment le séquençage MIDI.
[3] Même interview.
[4] Cf. son livre ‘Chapter & verse – Joy Division, New Order and me’, Bantam Press 2014.
[5] Même interview à QG.
[6] Même interview aux Inrocks.
[7] Cité par Brian Edge dans son livre ‘Pleasures and Wayward Distractions’, Omnibus Press, 1988.
[8] Pour John Garratt dans Pop Matters dans un article du 21 février 2023, Face Up est ‘the groupie song’.
