« Le Zorg », de Siddharth Kara : le massacre d’esclaves qui arma la cause abolitionniste

Siddharth Kara, chercheur et essayiste spécialiste de l’esclavage contemporain, s’appuie sur des archives inédites et une enquête rigoureuse pour retracer le destin des esclaves sacrifiés à bord du navire négrier le Zorg. Ce récit saisissant, mené comme un thriller historique, éclaire avec force comment ce massacre contribua à placer la cause abolitionniste au cœur du débat moral de son temps.

Siddharth Kara
© Lynn Savarese

Le Zorg est un de ces milliers de bateaux négriers qui opérèrent durant les quatre siècles de la traite atlantique, système fondé sur la cupidité et la violence qui a déporté au moins douze millions. Mais les événements tragiques à son bord sont uniques, puisque le 29 novembre 1781, « il fut décidé à l’unanimité de détruire une partie de la cargaison d’esclaves pour sauver le reste, et de mettre les marins et les esclaves restants à la petite ration afin qu’ils ne périssent point ». Au total, sur les 442 Africains à bord, 132 sont jetés par-dessus bord, ceux qui avaient le moins de valeur marchande, les femmes, les enfants, les malades.

le ZorgA partir d’une documentation solide dont la bibliographie copieuse est listée en fin d’ouvrage, Siddharth Kara décrit de façon très factuelle les rouages du drame : en amont l’histoire de ce bateau néerlandais qui change de pavillon après sa capture au large de l’Afrique par un corsaire britannique ; les forts de la Côte de l’Or (actuel Ghana) comme celui de Cape Coast, autant de plaques tournantes du commerce triangulaire avec ses entrepôts et ses marchés aux esclaves ; puis la traversée avec l’enfer de l’entrepont où sont entassés les esclaves ; et évidemment l’enchaînement invraisemblables de circonstances qui conduit au massacre.

Entre thriller historique et essai documentaire, le récit de Siddharth Kara frappe par sa clarté narrative et son sens évident du récit, très incarné grâce à des portraits précis des principaux acteurs de cette tragédie, du capitaine inexpérimenté du Zorg, Luke Collingwood, à l’odieux Robert Stubbs, ancien capitaine négrier et gouverneur d’une fortesse, qui joue un rôle majeur dans la prise de décision. L’auteur n’oublie pas de faire revivre les deux seuls esclaves dont il a pu découvrir un peu plus d’informations, notamment la jeune femme qui accouche à bord, appelée Sia pour les besoins du récit pour ne pas en faire un simple numéro. Certaines scènes soulèvent le coeur mais ne cèdent pas à l’émotion facile ni ne verse dans le pathos.

« Les assurances maritimes de la Grande-Bretagne couvrent-elles l’assassinat d’Africains ? »

On découvre stupéfaits que la traite atlantique prévoyait un système de police d’assurances très élaboré. Les armateurs assuraient la cargaison marchande, esclaves compris et pouvaient être dédommagés de la mort d’un esclave, excluant les morts naturelles de maladie ou les suicides. Par contre, il n’y avait pas de scénario si les esclaves étaient jetés par dessus bord en l’absence de révolte, si « nécessité ».

La dernière partie, racontée sur un ton vif, est sans doute la plus prenante car elle tourne autour du procès intenté en 1783 par l’armateur du Zorg à sa compagnie d’assurance pour se faire dédommager la perte des esclaves perdus. C’est là que Siddharth Kara établit un lien de causalité direct entre la médiatisation de l’horreur du massacre et l’abolition de la traite atlantique au Royaume-Uni en 1807 (puis de l’esclavage en 1833), le scandale du Zorg ayant donné de la vigueur au mouvement abolitionniste en lui fournissant des arguments moraux irréfutables.

Dans sa préface éclairée, Christiane Taubira rappelle cependant qu’il serait injuste de sous-estimer la lutte permanente et multiforme des esclaves contre le système plantationnaire et l’ont fragilisé, tout comme il ne faudrait pas oublier les abolitionnistes de la première heure qui ont posé leur pierre à l’édifice. On ne peut que lui donner raison.

Marie-Laure Kirzy

Le Zorg
Récit de Siddharth Kara
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anatole Tomczak
Editeur : Paulsen
304 pages – 23€
Date de parution : 23 avril 2026

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