Sans concession, Damien Perez, Frédéric Loore et Fernando Baldo lèvent le voile sur la réalité des trafics d’êtres humains que nous préférons ignorer, du côté de ceux qui les orchestrent.

Awar vit en Angleterre. Il travaille pour Soran, un syrien. Soran possède une épicerie bien intégrée dans la vie de quartier. Il s’exprime bien et est apprécié de ses clients. Or, ce petit commerce est une simple couverture, il est le patron d’un réseau international de passeurs. Awar est l’un de ses chefs de convoi. Lors du prochain transfert, il testera Mousta, un nouveau. Peut-il lui faire confiance ?
Frédéric Loore est journaliste. Aidé de Damien Perez, il signe un scénario qui hésite entre documentaire – ses personnages se justifient beaucoup – et thriller. Certes, l’intention est louable, il entend dénoncer la traitre d’êtres humains, mais le, plaisir de la lecture s’en ressent.
D’une actualité brûlante, le sujet a été souvent traité, mais rarement du point de vue des passeurs. Après avoir jeté nos migrants dans une citerne vide, proche de la frontière syrienne, mais du côté turc, nous sommes littéralement embarqués dans la cabine des camions. Objectif : Calais !
Dès la première scène, Mousta prend en grippe la jeune et arrogante Esrin. Awar, qui a reconnu le voile des combattantes kurdes, s’interpose, la frappe violemment et l’éloigne du groupe. Esrin l’insulte. Awar prend le temps de lui expliquer qu’il lui a sauvé la vie. Nous comprenons qu’elle était condamnée. Pour marquer son autorité, Mousta devait la violer et la tuer.
Passeur(s) ne traite pas des motivations des migrants, qui fuient manifestement la guerre, mais de celles des hommes qui les prennent en charge. Sans surprise, les truands sont avides d’argent, de pouvoir et de vengeance. Plus intéressant est la description de la brutalisation, jadis théorisée par David Grossman. Pourquoi les « clients » se laissent-ils violenter alors qu’ils ont payé, très cher, leur ticket ? La peur. Tels des maffiosi ou des membres de cartels ou d’escadrons de la mort, les passeurs s’imposent par la violence. Mousta, Awar ou Sioran, s’arrogent un droit de vie ou de mort. En tuant, ils terrorisent le groupe, mais aussi leurs adjoints. Pour monter en grade, ces derniers devront tuer, signant le vieux pacte de sang… Plus vicieux encore, Sioran se joue des jalousies entre les deux hommes, qu’ils s’entretuent, le vainqueur aura toujours sa préférence.
En adéquation avec le sujet, le dessin de Fernando Baldo est sombre et réaliste. Souvent monochromes, ses pages présentent la violence, sans excès. L’image est mise au service du message, un message appuyé par le dossier final.
Si Passeur(s) sort du lot, c’est par la qualité de son écriture. Bien travaillés, ses quatre « héros » cachent des fêlures. Awar n’est pas le gros stupide qu’il feint d’être. Seul, Sioran connait son secret. Esrin mérite-telle son foulard et Mousta aura-t-il la peau d’Awar ? Vous le saurez en lisant Passeur(s)…

Stéphane de Boysson
Passeur(s)
Scénario. : Damien Perez et Frédéric Loore
Dessin : Fernando Baldo
Éditeur : Dupuis
160 pages – 25 €
Parution : 20 février 2026
Passeur(s) — Extrait :

