Kevin Morby – Little Wide Open : la sagesse et les tornades

À l’heure où beaucoup voient dans Little Wide Open un “sommet de maturité”, Kevin Morby semble surtout chercher comment continuer à vivre, aimer et écrire sans renoncer totalement à l’appel du large. Et sous les ciels immenses du Midwest, les sirènes des tornades continuent de retentir.

Kevin Morby Photo Chantal Anderson
Photo : Chantal Anderson

« Welcome to the Badlands / Where the sky expands and you and I expire / Just like sparks flying off some firecracker… » (Bienvenue dans les terres désolées / Où le ciel s’étend et où toi et moi expirons / Comme des étincelles jaillissant d’un pétard). Tels sont les mots qui ouvrent Badlands, la première chanson de Little Wide Open, le nouvel album de Kevin Morby… Et quelque part, en une phrase, tout ce qu’il y a à dire sur ce disque est déjà dit (ce qui ne surprendra pas les fans de Morby, qui connaissent son intelligence aiguë et sa capacité d’auto-analyse introspective, le distinguant du tout-venant des musiciens) : si les « Badlands » font administrativement partie du Dakota du Sud, et donc de ce Midwest que chantait déjà Morby sur ses deux précédents albums, Sundowner (2020) et This Is a Photograph (2022), elles sont aussi considérées comme une zone de transition vers « l’Ouest ». Voici donc notre divin chantre d’une Amérique rurale et sauvage, désormais « entre deux âges » (il approche la quarantaine), plus tout à fait vagabond mais pas encore totalement installé, entre Est et Ouest, entre foyer et fuite. Ou si l’on veut, entre mythe américain (sans même parler des « influences » springsteeniennes que l’on pouvait déceler chez lui…) et réalité quotidienne… même si, de plus en plus, ses chansons parlent de son installation dans une certaine « Amérique du milieu », et même d’un enracinement.

Little Wide Open

J’ai commis l’erreur de lire quelques critiques déjà parues de ce Little Wide Open avant de l’écouter, et j’ai été frappé par un quasi consensus, aussi bien aux USA que chez nous, pour affirmer que nous avions affaire à un « sommet de maturité” chez Morby, soit le genre de formule qui a tendance à me faire fuir. Morby jouit désormais d’une stabilité affective inédite : il attend un enfant avec sa compagne Katie Crutchfield, du groupe Waxahatchee. Quand j’entends parler, à propos de son disque, de « cohérence », d’un « aboutissement dans la production », d’une « sérénité nouvelle », je regrette déjà les fantômes que Morby trimballait avec lui dans son errance, dans sa recherche d’une Amérique imaginaire qu’il traversait sans encore s’y poser. Du coup, j’ai un peu retardé ma rencontre avec Little Wide Open, par peur de la déception. Heureusement, les choses n’étaient pas aussi simples que ça… comme le pose d’emblée Badlands.

Oui, on trouve bien sur ce disque une production plus ample – celle, brillante, d’Aaron Dessner, mais dont il faudra sans doute que Morby se libère la prochaine fois pour changer de registre -, des arrangements plus lumineux, une sorte de sérénité contemplative magnifiée par un songwriting d’orfèvre. Et le Midwest que chante Morby n’est, désormais, plus romantisé comme un paysage littéraire, à la manière d’un Dylan ou d’un David Berman. C’est un lieu réel, dont on chante les plaines, les routes, les motels, tout ce « décorum » bien connu des aficionados du cinéma US. Heureusement, cela ne veut pas dire que Morby soit devenu une « institution » tranquille de l’indie rock / Americana ! Comme il le chante plus loin dans Badlands, « Welcome to the Midwest / Where the sky knows best / And you’ll finally get some rest / ‘Til the tornado sirens start harmonizing » (Bienvenue dans le Midwest / Où le ciel sait tout, mieux que quiconque / Et vous pourrez enfin vous reposer / Jusqu’à ce que les sirènes d’alerte aux tornades se mettent à retentir), la menace des tornades, toutes les menaces de la vie n’ont pas disparu pour autant. Et le lyrisme final de la chanson rappelle que Morby ne va pas s’endormir dans un conformisme serein.

Little Wide Open dure quasiment une heure, avec onze chansons frôlant les quatre minutes, et deux morceaux fleuves dépassant les sept minutes (Natural Disaster et Little Wide Open), et il aurait sans doute gagné à être plus concis. Il est néanmoins animé d’une énergie vitale qui le sauve du ronronnement de l’artiste parvenu au sommet : Die Young et Javelin respirent une fougue qui prouve que la quarantaine approchant n’a pas encore érodé son goût pour le rock’n’roll, même mâtiné de country folk. Natural Disaster semble d’abord une chanson acoustique typiquement « dylanesque », mais enfle ensuite en un long final instrumental, électrique et terriblement beau. « ‘Cause the lowlands will flood / The desert will dry up / Volcanoes will erupt / And you will fall in love » (Car les plaines seront inondées / Le désert s’asséchera / Les volcans entreront en éruption / Et tu tomberas amoureux) : tellurique, pas moins.

100,000 nous offre l’une des mélodies les plus accueillantes du disque : c’est peut-être une idée étrange de ma part, mais ce genre de titre accrocheur pourrait séduire la masse de l’ancien public de R.E.M. Et, encore une fois, l’intensité de sa conclusion contredit l’idée d’une maturité trop apaisée de l’artiste. Le second gros morceau du disque, Little Wide Open, est celui qui expose le plus clairement le dilemme, les contradictions de Morby. Il y a d’un côté l’aspiration au calme, que le passage du temps apportera (du moins l’espère-t-on), mais, d’un autre, persistent tous ces débordements incontrôlables : « Humiliate me, baby / Fuck me up bad / Drag all our secrets / Like cats from the bag / Use all our insides to decorate the parade / Turn me inside out, babe / Hang me on display » (Humilie-moi, chéri / Baise-moi sauvagement / Dévoile tous nos secrets / Comme des chats sortis du sac / Utilise nos entrailles pour décorer le défilé / Retourne-moi comme un gant, bébé / Expose-moi en vitrine). Même sous les ciels immenses du Midwest, tout n’est pas simple dans la vie amoureuse et conjugale de Katie et Kevin.

Bible Belt est un titre formellement plus « traditionnel », mais avec ses « la la la », c’est plus la lumière de l’espoir qui perce dans la chanson que l’austérité de la foi. « Going nowhere in particular / Like some strange and ancient wild bird » (Sans but précis / Tel un oiseau sauvage étrange et ancien) : le goût de l’errance n’a pas complètement déserté le chanteur. I Ride Passenger enfonce le même clou, avec son banjo et son violon country, mais affronte la violence du monde et de la vie : à la fin, notre dernière virée en voiture sera dans un « body bag ». La beauté revient vite, heureusement, avec les répétitions enfantines de la gracieuse June Bug, un véritable morceau feel-good. Si Dandelion est moins originale que ce qui a précédé, le disque se referme superbement avec un Field Guide for the Butterflies, qui non seulement sonne comme un nouveau classique du songbook de Kevin Morby, mais nous rassure totalement quant aux fameuses velléités de sagesse que ce disque évoque parfois : « It’s not suicide if I die out chasing thrills / Just me trying to grow wings, yeah » (Ce n’est pas du suicide si je meurs en poursuivant des sensations fortes / J’essaie juste de déployer mes ailes, ouais). Morby bouge encore, il ne s’est pas fossilisé, et nous ne sommes pas à l’abri de nouvelles aventures.

Heureusement !

Eric Debarnot

Kevin Morby – Little Wide Open
Label : Dead Oceans
Date de parution : 15 mai 2026

 

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