« Ghost Stories », de Siri Hustvedt : le fantôme de Paul Auster

Deux ans après la mort de Paul Auster, Siri Huntvedt raconte leur quarante-trois ans de vie commune et leur passion partagée pour la littérature. Un témoignage à la fois pudique et vibrant sur l’amour et le deuil.

Siri Hustvedt
Photo © Spencer Ostrander

« Il y a quelque chose dans la mort qui, chez les auteurs , active la pulsion de l’écriture » affirme Siri Hustvedt. Elle qui, après la mort de sa mère, avait fait paraître, en 2023, Mères, pères et autres, a pris la plume quelques jours seulement après l’enterrement de son mari Paul Auster, il y a deux ans. Elle a alors mis de côté le roman qu’elle était en train d’écrire pour se consacrer à ces « mémoires sur lui et moi, sur nous ». Et pour retrouver, face à la page blanche, une forme nouvelle d’intimité avec le défunt.

Ghost StoriesGhost Stories est un livre d’amour et de deuil, témoignage des quarante-trois années que Siri Hustvedt a passées aux côtés de Paul Auster. L’histoire d’un couple et d’une passion partagée pour la littérature, l’histoire aussi de toute une famille. À l’expérience subie du deuil elle oppose l’action d’écrire, comme une reprise en main de son destin. L’affliction n’est pas la tonalité dominante de Ghost Stories, un livre plein de rires et de vie, où les souvenirs affluent comme dans un « stream of consciousness ». Les débuts d’un amour, la belle relation entre Sophie et son père, l’affection de Paul pour son gendre Spencer et les soeurs de Siri. Mais aussi, hélas, les difficultés et la tragédie qui ont marqué la courte existence de Daniel, le fils que Paul avait eu d’un premier mariage. Et puis, quelques mois avant la mort de Paul, la naissance de Miles, l’enfant de Sophie. Tout au long de Ghost Stories s’impose l’image d’un homme et d’une femme amoureux, de deux écrivains entre qui les idées ne cessent de circuler mais où chacun conserve son indépendance et les centres d’intérêt qui lui sont propres – Paul était plus purement littéraire que Siri, tournée vers la philosophie et la psychologie -, d’un couple uni par un regard commun sur le monde et, ces derniers temps, par la haine du « proto-fascisme trumpiste »… Amants et partenaires de vie.

Qu’est-ce que le deuil ? Une désorientation, un dérèglement du corps et de l’esprit nous dit Siri Hustvedt, qui, des mois après la mort de Paul, vit toujours dans une temporalité flottante, tandis que des hallucinations et des pertes de mémoire viennent troubler sa perception du réel. La savante déstructuration du livre mime cette perte de repères, comme une tentative pour cerner « Paul et Siri » par des approches multiples, à des époques diverses, à travers des voix différentes. Aux souvenirs de Siri viennent régulièrement se mêler des extraits de la correspondance du couple, de ses échanges avec la famille ou les amis. Et surtout les lettres que Paul, se sachant condamné, écrivait à son petit-fils dans les dernières semaines de sa vie. Il n’y en eut que sept, précieux témoignages d’une tendre transmission au sein d’une famille unie. « Je veux être un revenant » disait Paul. Il n’a jamais eu, de fait, à revenir dans sa maison de Brooklyn : il ne l’a jamais vraiment quittée. Siri a très concrètement senti sa présence quelques heures après ses funérailles et l’odeur de son tabac vient encore la surprendre de temps en temps. Une présence que ses lecteurs, continueront eux aussi à éprouver à travers ses ouvrages.

Ghost Stories est un livre empli de délicatesse qui nous enveloppe de la douceur du bonheur partagé et montre qu’à l’évidence qu’entre Siri et Paul, la conversation se poursuit. Mais jamais, dans ces premiers mois de sa vie sans Paul, Siri Hustvedt ne se laisse engloutir par le chagrin. Tout en nous faisant vivre le manque de façon sensible, elle le tient à distance. Elle dit d’ailleurs avoir voulu faire un livre joyeux, à l’image de Paul qui, à l’approche de la mort, n’avait rien perdu de sa drôlerie. Joyeux, Ghost Stories l’est souvent en effet, profondément émouvant aussi.

Anne Randon

Ghost Stories
Souvenirs de Siri Hustvedt
Traduction de l’anglais (américain) par Frédéric Joly
Éditions Gallimard / Coll. Hors Fiction
418 pages – 20€
Date de parution : 14 mai 2026

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