Imaginez un western spaghetti mais expatrié loin au nord du Canada et vous aurez une petite idée de ce Territoire de trappe écrit à quatre mains : un roman glacial, ultra violent mais traversé aussi par une ironie aussi mordante que réjouissante.

Tout commence aux confins de nulle part, loin au nord du lac Saint-Jean au Québec. Nous sommes en décembre 1913, Noël approche et Léon, Reth, Cyprien et Wilbrod, quatre trappeurs partis depuis de longs mois, s’apprêtent à rentrer chez eux. Il est grand temps : les quatre hommes ont de plus en plus de mal à se supporter. Il faut dire que la présence parmi eux du terrifiant Reth – que la rumeur dit anthropophage – ne fait qu’attiser les méfiances et les suspicions. Aussi ont-ils décidé de rentrer au “Hameau”, minuscule village perdu au milieu d’une nature hostile. Léon est le plus impatient du groupe; il a hâte de retrouver sa femme et sa fille qui l’attendent pour les fêtes. Mais, arrivé au Hameau, il apprend que sa femme est morte de consomption et le cadavre de sa fille a été retrouvé dans le cours de la Platte, minuscule rivière qui coule aux abords du village. D’abord terrassé par cette double tragédie, Léon est bientôt envahi par une inextinguible soif de vengeance. Tous les villageois – et en particulier leur maire – deviennent rapidement la proie de ce trappeur hors pair, épaulé qui plus est par Cyprien et Wilbrod. Quant à Reth, il est bien décidé à vendre ses services au plus offrant…
On le voit, Sébastien Gagnon et Michel Lemieux reprennent ici une intrigue archétypale du western : de retour chez lui, le cow-boy (ici un trappeur) découvre que sa famille a été assassinée et il se transforme alors en une machine à tuer qui ne s’arrêtera que lorsqu’il aura assouvi sa vengeance (la justice n’étant évidemment guère évoquée dans ce type de récit). Pour autant, on comprend, dès les premières lignes de Territoire de trappe, que ce roman ne sera pas un western tout à fait comme les autres. Essentiellement nocturne, situé dans une contrée glaciale et enneigée, Territoire de trappe refuse les décors traditionnels du western (qu’il soit américain ou spaghetti). La langue de Gagnon et Lemieux, riche, parsemée d’idiomes québécois, se révèle aussi précise dans la description des décors que dans le récit des scènes d’action. Et, l’ensemble est parcouru d’un humour mordant et irrévérencieux qui vient contrebalancer une histoire par ailleurs d’une extrême violence. En effet, les deux auteurs ne s’interdisent aucune outrance, s’inscrivant cette fois-ci pleinement dans l’esprit irrévérencieux du western spaghetti.
Cette habileté du duo permet surtout la mise en scène de personnages souvent abjects : les hommes, ici, sont pour l’essentiel répugnants, couards et foncièrement mauvais. Les femmes, elles, ont droit à des portraits plus nuancés et plus positifs, Gagnon et Lemieux les présentant souvent comme des victimes résilientes ou des résistantes, face à la monstruosité masculine. On retiendra ainsi les personnages du maire et du curé, auxquels le duo d’auteurs n’épargnera rien (on n’est pas prêt d’oublier une scène terrifiante dans la petite église du village). On peut aussi évoquer Rita, jeune fille courageuse et déterminée, ou Yvonne, l’institutrice du village, deux beaux personnages féminins qui devront faire face à la fureur des trappeurs. Mais c’est surtout Reth que l’on retiendra de notre lecture de Territoire de trappe. Croque-mitaine absolument terrifiant, Reth est sans aucun doute la grande réussite de ce roman. Chacune de ses apparitions provoque chez les autres protagonistes un état de terreur que le lecteur n’est pas loin de partager. Dès lors qu’il surgit dans une scène, on sait que le pire risque de se produire. L’ombre qu’il fait planer sur le récit est telle que, par moments, Territoire de trappe prend les atours d’un véritable roman d’épouvante.
Ce mélange de registres et de genres (western, terreur, humour noir) est parfaitement dosé dans un roman court et équilibré, qui se dévore d’une traite. Les fans de Tarantino (l’une des références du duo Gagnon/Lemieux) prendront certainement beaucoup de plaisir à la lecture de ce livre. Et on ne peut que le recommander à tous les amateurs de mauvais genres littéraires, tant ce Territoire de trappe est généreux .
![]()
Grégory Seyer
