Le “deuxième Zep”, celui qui existe loin de Titeuf depuis quinze ans, continue d’explorer avec talent les fragilités masculines contemporaines. Entre mélancolie existentielle, réflexion sur la création et splendides aquarelles, Tourner la page confirme la belle maturité de son œuvre adulte.

Tous les fans de BDs le savent – mais le grand public le sait-il, lui ? -, il y a un autre Zep que celui de Titeuf. Un « deuxième Zep”, presque un autre auteur, qui existe parallèlement à Titeuf depuis une quinzaine d’années. Un auteur qui raconte des choses très différentes, en général « adultes », sans que cela soit péjoratif par rapport à la BD plus « enfantine ». Mais surtout, et ça c’est peu commun, un dessinateur au style radicalement différent, et qui s’amuse en permanence à explorer des formes et des techniques différentes. Il y a un peu plus d’un an, la parution du très beau livre Dessiner le monde nous avait permis de faire le point sur la remarquable évolution du dessinateur vers un réalisme qui ne manque pourtant jamais de poésie… Et son dernier livre, Tourner la page, tout en aquarelles magnifiques, prouve que Zep poursuit sa route, de manière très convaincante !

Tourner la page aurait pu s’appeler « mettre les voiles », puisque son « héros » est un écrivain à l’inspiration en berne, qui voit son éditeur rejeter sa dernière œuvre, et le succès le fuir. La solution qu’il trouve est de disparaître, de partir vers une autre vie sur son voilier. Il s’exile, sans que personne ne le sache, sur une petite île grecque. Mais, suite et à cause de cette disparition (on le pense noyé), la vie continue dans le petit monde littéraire parisien, avec des conséquences inattendues…
On peut donc se poser la question si Zep n’est pas devenu l’un des auteurs français les plus intéressants lorsqu’il parle de la dépression contemporaine masculine ? Pas mal de ses livres (Une histoire d’hommes, Ce que nous sommes, Paris 2119, The End) mettent en scène des hommes perdus, épuisés, désynchronisés par rapport à leur époque, confrontés à leur vide intérieur, et au final incapables d’habiter réellement le monde moderne. Traduction de l’angoisse existentielle de Zep lui-même ? Peut-être, mais nous ne saurions l’affirmer. En tout cas, ce sont des thèmes qui résonnent fortement aujourd’hui…
Mais au-delà de ce thème finalement un peu trop évident de la « disparition », l’un des grands intérêts de Tourner la page est la réflexion, un peu satirique même si elle est plus empreinte de mélancolie que de colère, sur le monde culturel… Il y a d’abord ce phénomène bien connu : un écrivain devient soudainement génial une fois mort, avec des ventes qui explosent, des hommages qui affluent. Mais au-delà de cette fabrication posthume du “grand auteur”, dans un pur intérêt marchand, Zep introduit un vrai twist, que nous ne dévoilerons pas ici : Tourner la page devient alors quelque chose de plus ambigu, donc de plus riche, sur les questions de la propriété artistique, de l’identité de l’auteur et de la valeur réelle de la création.
S’il y a quelque chose que nous regretterons, c’est la décision de lester une histoire déjà très riche d’un versant thriller extrêmement convenu, stéréotypé et pas trop crédible. Comme s’il fallait absolument sacrifier à la mode actuelle pour ce genre populaire. Ou peut-être comme si Zep avait douté de son propre talent de dessinateur à nous faire rêver avec de belles aquarelles, et à nous faire réfléchir en partageant avec nous ses doutes sur son métier. C’est bien dommage, mais ça ne gâche évidemment les très belles choses que Tourner la page a à nous raconter.
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Eric Debarnot
Tourner la page
Scénario et dessin : Zep
Editeur : Rue de Sèvres
80 pages – 20 €
Parution : 22 avril 2026
Tourner la page — Extrait :

