La nouvelle, il y a quelques jours, a mis en PLS tous les cinéphiles de la Terre. Après cinquante ans de censure, de versions remontées honteuses et de frilosité de la Warner empêchant systématiquement le film d’exister à nouveau par crainte du scandale, Les diables de Ken Russell a enfin droit à sa version restaurée 4K non censurée projetée en séance spéciale à Cannes.

Œuvre maudite, mutilée par la censure, interdit dans pas mal de pays, longtemps invisible dans sa version intégrale à cause de la Warner, réticente alors à soutenir un tel film, Les diables de Ken Russell conserve aujourd’hui encore une puissance pamphlétaire intacte. Plus de cinquante ans après sa sortie (c’était en 1971), son déchaînement de violences, d’érotisme débridé et de fureur anticléricale continue de provoquer un malaise rare, comme si le cinéma lui-même y perdait toute forme de correction. Prenant d’immenses libertés avec les faits (euphémisme tant Russell transforme l’Histoire en cauchemar expressionniste), le film revient sur l’affaire des possédées de Loudun survenue en 1634, sombre affaire mêlant accusations de sorcellerie, hystérie collective et manipulations politiques impliquant le cardinal de Richelieu. Là où d’autres auraient opté pour la distance historique ou la sobriété psychologique, Russell choisit au contraire l’outrance, le vacarme, le martyre des corps et des esprits.

Le sujet avait déjà été traité par Jerzy Kawalerowicz dans Mère Jeanne des Anges, œuvre ascétique et glaçante centrée sur la possession des Ursulines. Russell, lui, pulvérise toute retenue. Son film n’analyse pas la folie : il la met en scène. Rarement le cinéma aura filmé avec une telle intensité la collision entre le sacré, la chair et l’impie. Ici les vociférations remplacent les dialogues, les convulsions deviennent un langage et les cérémonies religieuses ont des allures de sabbats obscènes. Ce qui frappe immédiatement (durablement) dans Les diables, c’est cette impression de frénésie absolue, comme si Russell avait voulu dynamiter de l’intérieur le film historique en se jouant du bon goût et du réel. Les superbes décors conçus par Derek Jarman participent d’ailleurs à cette sensation de déréalisation. De fait, Loudun n’a plus rien d’une cité du XVIIe siècle, et la ville ressemble davantage à une hallucination géométrique et oppressante où le baroque rencontre une modernité presque futuriste (les murs immaculés évoquent un asile psychiatrique ou un laboratoire totalitaire). Tout est artificiel, théâtral, abstrait (l’incroyable musique de Peter Maxwell Davies, entre psychédélisme et expérimental), Russell cherchant moins à représenter une époque qu’à matérialiser un monde rongé par la paranoïa religieuse.
Dans cet univers déjà contaminé par l’excès, les acteurs atteignent eux aussi une forme de pleine possession. Vanessa Redgrave livre une performance littéralement hallucinée dans le rôle de sœur Jeanne, dévote bossue consumée par le désir et l’insatisfaction. Son visage déformé par la souffrance, ses regards fiévreux, ses crises d’extase composent l’une des incarnations les plus troublantes de la folie religieuse au cinéma. Face à elle, Oliver Reed impose un père Grandier charismatique et ambigu, à la fois libertin, orgueilleux et profondément humain. Russell refuse ainsi tout manichéisme : les victimes elles-mêmes sont imparfaites, prisonnières de leurs pulsions, de leur vanité ou de leur soif de pouvoir (Reed résumera d’ailleurs très bien le film : « The film is about twisted people »).
Mais c’est surtout dans sa représentation de l’Église que Les diables demeure explosif (et lui aura valu tant d’ennuis). Le film ne se contente pas de dénoncer l’intolérance religieuse : il présente le catholicisme institutionnel comme une mécanique de domination fondée sur la terreur, la culpabilité et le contrôle des corps. La foi y apparaît sans cesse dévoyée par la corruption politique et la répression sexuelle. Les prêtres manipulent et torturent, les exorcismes deviennent des spectacles publics proches du lynchage, et les rites sacrés basculent dans l’obscénité et l’outrage. Chez Russell, la religion n’élève jamais : elle écrase, mutile, exacerbe.
Cette charge anticléricale atteint son sommet dans ses séquences les plus célèbres (et les plus censurées), notamment la scène de l’orgie dite du « viol du Christ ». Longtemps coupée dans plusieurs pays, mise de côté lors de présentations de versions restaurées (mais visible dans une version circulant sur Internet et les sites de téléchargement illégaux), elle demeure aujourd’hui encore d’une audace sidérante. Russell y transforme un lieu supposément consacré à la pureté spirituelle en théâtre d’une transe mystique où sexualité et démence fusionnent dans un même mouvement convulsif, une même exaltation révélant soudain sa proximité avec la pulsion érotique la plus brute. Ce n’est plus seulement de la provocation : c’est une entreprise méthodique de profanation cinématographique. Et c’est sublime.
Pourtant, réduire Les diables à son scandale serait injuste. Car derrière les outrances, les hurlements, la nudité et les visions blasphématoires, le film développe un véritable discours politique. Russell montre comment les institutions exploitent les peurs collectives afin de consolider leur autorité. La possession par le Malin devient un prétexte permettant d’éliminer les figures gênantes et de renforcer la mainmise de l’État comme de l’Église. Les accusations de sorcellerie, les procès truqués, les confessions arrachées sous la torture composent alors moins un récit historique qu’une réflexion universelle sur tous les fanatismes.
Car c’est sur ce point-là, précisément, que le film conserve une actualité saisissante. Sous ses atours de fresque décadente, Les diables parle de toutes ces sociétés où les dogmes religieux servent d’abord à contrôler les individus et à justifier les dérives au nom d’une autorité supérieure (quatre plus tard, le Salò de Pasolini ira, lui aussi, très loin dans la représentation d’idéologies extrêmes à pied d’œuvre dans leur entreprise de domination). Russell filme l’emprise du fanatisme comme une maladie inquisitoriale où toute raison disparaît au profit du spectacle de la punition, chacun y projetant ainsi ses ambitions et ses frustrations. Et c’est bien ce spectacle qui fascine autant qu’il répugne (les corps sont constamment violentés, brûlés, tordus, exhibés, humiliés), Russell repoussant les limites du grotesque et flirtant même avec une forme de vulgarité délibérée.
Mais cette absence totale de mesure constitue la logique profonde du film. La mise en scène épouse le dérèglement du monde qu’elle représente, la caméra elle-même semblant contaminée par la déraison (en particulier lors de la scène de l’orgie). Les diables est un film où toutes les obsessions de Russell explosent simultanément (le sexe, la religion, l’artifice, la folie, le sacrilège, la violence des passions humaines). Peu de cinéastes auront été aussi loin dans leur vision excessive sans jamais perdre de leur cohérence. Russell ne veut ni l’élégance ni la subtilité. Son film fonctionne comme une cérémonie païenne destinée à mettre le spectateur dans un état d’inconfort grandissant (qui culminera lors de la mise à mort au bûcher de Grandier). C’est pourquoi Les diables demeure une expérience en tout point singulière : impure, fiévreuse, refusant obstinément toute sagesse esthétique ou morale. Une œuvre qui, jamais, ne prétend être raisonnable pour mieux révéler la brutalité d’un monde où la foi, pervertie par quelques appétits hégémoniques, en devient elle-même démoniaque.
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Michaël Pigé
