En installant Steve Carell dans un campus universitaire devenu le miroir des fractures idéologiques américaines, Bill Lawrence poursuit avec Rooster sa réflexion sur la possibilité de rester décent dans une société dominée par le conflit permanent.

Depuis quelques années, Bill Lawrence est devenu un acteur clé de la Série TV US. Après un démarrage nerveux et provocateur avec Scrubs, le producteur / scénariste s’est peu à peu révélé comme le maître du « soap » de réconfort : sentimentales sans être vraiment naïves, attentives aux fragilités contemporaines et persuadées qu’il reste encore possible, au cœur de nos sociétés de plus en plus dures et égoïstes, de réparer quelque chose par l’écoute, l’empathie et la gentillesse, ses œuvres se sont imposées au grand public : il y a eu le triomphe de Ted Lasso – qui suggérait que la « simplicité » américaine, souvent moquée de ce côté de l’Atlantique, pouvait soigner le cynisme britannique – puis celui, plus discret – de Shrinking, une série plus mélancolique. Rooster s’inscrit clairement dans cette trajectoire, même si on peut être surpris que ce soit HBO, qui s’est établie au sommet comme la chaîne du malaise, de la violence psychologique et de la noirceur adulte, qui l’accueille.
Le point de départ de Rooster est typique du “Lawrenceverse” : Greg Russo, écrivain populaire de « romans de gare » incarné par le merveilleux Steve Carell, est embauché pour un trimestre comme professeur de littérature dans une prestigieuse université. Il doit naviguer entre le traumatisme de son divorce dont il ne se remet pas, une relation difficile avec sa fille qu’il adore, et la nécessité de « survivre » dans un environnement universitaire qui est devenu le théâtre miniature des fractures idéologiques américaines. Le campus de Rooster est en effet une version condensée de l’Amérique contemporaine : guerre culturelle permanente, hypersensibilité supposée des étudiants, bureaucratie académique absurde, masculinité en crise, impossibilité croissante du dialogue entre générations. Tout cela pourrait nourrir soit une satire féroce du wokisme, soit devenir un geste politique contre l’extrême droite trumpiste. Mais ces deux scénarios ne correspondent évidemment pas à l’ADN de Bill Lawrence…
Rooster est avant tout animée par un désir absolu de réconciliation. Son sujet est donc de trouver la manière pour des individus épuisés de coexister. Il ne s’agit pas de nier les fractures idéologiques, mais de ne jamais en faire un spectacle. Lawrence préfère les conversations maladroites, les silences embarrassés, les petits gestes d’attention : pour lui, la survie du lien humain passe avant tout par des micro-réparations, puisqu’il est impossible d’imaginer de grandes réconciliations politiques. En cela, Rooster est très proche de Ted Lasso – en plus « âgé », moins euphorique : on y reconnaît la même foi obstinée dans la bonté. Ce qui n’empêche pas de voir ici, comme dans Shrinking, le ressassement des blessures émotionnelles, la croyance dans les vertus thérapeutiques de la parole, et donc le mélange étonnant de comédie et de mélancolie.
Mais Rooster ne fonctionnerait pas sans Steve Carell : tout repose ici sur son visage, son rythme, sa manière de transformer chaque scène en hésitation permanente entre humour et tristesse, et… la merveilleuse lumière qu’il dégage dans certaines scènes ! Le personnage de Greg Russo pourrait n’être qu’une nouvelle variation du mâle blanc quadragénaire ou quinquagénaire en crise, déjà beaucoup trop vu au cinéma ou dans les séries TV. Mais Carell lui apporte quelque chose de beaucoup plus fragile : une fatigue diffuse, une douceur embarrassée, une impression constante de décalage avec le monde de 2026.
Rooster n’est pas une simple série « feel good ». La gentillesse n’est jamais présentée ici comme une solution magique ou une posture morale supérieure. Elle requiert un effort permanent, souvent maladroit, parfois insuffisant, mais nécessaire. La question que nous pose Rooster (pas seulement aux Américains, mais à nous tous, vivants dans un monde saturé de conflits) est « comment continuer à être décent quand tout pousse à devenir cynique ? »
La réponse de Rooster est que la gentillesse est peut-être la meilleure manière de résister.
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Eric Debarnot
