« Amadoca », de Sofia Andrukhovych : Ukraine, mémoire et oubli

Écrivaine majeure de la littérature ukrainienne contemporaine, Sofia Andrukhovych, qui vit et travaille à Kyiv où elle a choisi de rester après 2022, signe avec Amadoca un roman-fleuve d’une ampleur rare. Publié en 2019, avant l’invasion de l’Ukraine, ce récit vertigineux explore l’histoire trouée du pays à travers une fresque familiale où la mémoire devient à la fois un enjeu intime et politique.

Sofia Andrukovich
© Vasylyna Vrublevska

Dans un hôpital de Kyiv, un soldat est alité, gueule cassée souffrant d’amnésie totale. Sa femme le veille. Cela faisait des mois qu’elle le recherchait, depuis sa disparition sur le front du Dombass. Bohdan ne réagit à rien, dort ou demeure mutique et prostré, les yeux vitreux sans la moindre expression. Il ne se souvient de rien. Alors Romana tente de combler les lacunes de sa mémoire en lui racontant qui il était, qui ils étaient, et quelle était l’histoire de sa famille, notamment sa grand-mère Ouliana.

« Elle irriguait sa vie des détails les plus précis, tapissait de souvenirs l’espace autour de ce corps étendu sur un lit d’hôpital, elle le mettait dans ces souvenirs comme dans un berceau. Et il se souviendrait. L’oubli craquerait. Les souvenirs s’infiltreraient et toucheraient son cerveau tendre, son cœur doux. Il se souviendrait de tout. »

amadocaLe texte est construit en deux parties. La première déstabilise par sa narration non linéaire qui retranscrit parfaitement le ressenti chaotique d’une personne dont l’amnésie a brisé la logique mémorielle. On a beau ne pas tout saisir dans cette succession de vignettes qui entremêlent différentes temporalités sans ordre chronologique, on est captivé par la narration kaléidoscopique de Sofia Andrukhovych à les enchaîner de façon imprévisible. Elle nous y présente de très nombreux personnages à la vérité psychologique passionnante. On s’y perd avec délice sans se sentir perdu, pressentant que les voix de chacun, qui ne convergent pas immédiatement, le feront plus tard.

Et en effet, c’est exactement ce qu’il se passe dans la deuxième partie, plus lisible, organisée chronologiquement cette fois autour de photographies, vestiges du passé qu’Ouliana convoque pour raconter l’histoire d’Ouliana, la grand-mère de Bohdan, durant la Deuxième guerre mondiale, à Boutchatch, le noyau de la catastrophe familiale jamais réellement cicatrisée. Les pages relatant la destruction de la population juive en 1943 dans cette petite ville de Galicie orientale s’inscrivent immédiatement parmi les plus fortes que l’on peut lire sur la Shoah par balles. Les derniers chapitres centrés sur la famille juive des Birnbaum, notamment Pinhas, l’amour impossible d’Ouliana, et sa petite soeur Feida, bouleversent durablement.

« Romana était-elle capable de trouver les morts pour apprendre à Bohdan comment sa famille avait participé à la plus grande des catastrophes ? Comment décrire les corps dans les rues, les cadavres dans les fosses, les têtes brisées des enfants, les maisons éventrées , (…) comment Romana parviendrait-elle à lui expliquer que tout cette histoire avait contribué à ce qu’il perde la mémoire ? Que c’est la raison pour laquelle elle, sa femme, est devenue sa mémoire ? »

A l’heure où son pays lutte contre l’effacement de sa mémoire, Sofia Andrukhovych ne détourne pas le regard, n’édulcore rien de l’histoire de l’Ukraine, elle la regarde dans les yeux, sans chercher à en évacuer le dérangeant, le laid et l’abject, ce qui permet à son récit de prendre du recul dans l’espace et le temps en révélant les liens invisibles entre les tragédies de grande ampleur et les destins individuels.

Se dessine ainsi toute une métaphore de la mémoire ukrainienne prise au piège de son identité. Bohdan, c’est l’Ukraine qui a oublié son histoire, volontairement ou pas. Romana, c’est l’Ukraine qui ne veut pas oublier et veut affronter la complexité de l’Histoire, à commencer par celle des relations judéo-chrétiennes. Le titre Amadoca est tout aussi métaphorique, renvoyant au nom d’un lac immense mentionné par Hérodote et Ptolémée, qui a disparu des cartes à partir du XVIIIème siècle : quelque chose dont on perçoit la trace, mais qu’on ne peut jamais localiser avec certitude. La réflexion sur la mémoire des hommes et d’un pays est remarquablement riche, d’autant que Romana, la conteuse mémorielle, est une figure de plus en plus ambiguë à mesure que le roman avance.

Que devient la vérité quand la mémoire disparaît ? Qu’est-ce qui relève de la mémoire, de la reconstruction, de l’invention ?  Sommes nous le fruit de la mémoire transmise collectivement de génération en génération ? Que faire du fardeau de la mémoire que nous devons porter ? En même temps qu’on ressent la sincérité de sa douleur, Romana impose la violence de son histoire familiale à son mari qui n’a peut-être pas envie de se souvenir de ses traumatismes venues du passé. Surtout, on se prend à se demander si elle dit la vérité, si au-delà de son dévouement, elle ne manipule pas Bohdan et donc le lecteur.

Il reste beaucoup de questions sur ce fascinant personnage, les réponses seront sans doute rendues dans le deuxième volet qui sort à la rentrée. Une fois les dernières pages refermées, j’ai juste eu envie de relire le premier chapitre pour essaye d’y trouver quelques réponses. Ce roman est exceptionnel. Son ampleur, la puissance bouleversante des personnages, sa maestria narrative, m’ont rappelé la beauté de La Maison vide de Laurent Mauvignier.

Marie-Laure Kirzy

Amadoca
Roman de Sofia Andrukhovych
Traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn
Editeur : Belfond
544 pages – 24€
Date de publication : 5 mars 2026

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