Deuxième journée cannoise pour notre rédacteur, avec au programme : L’Inconnue d’Arthur Harari, Hope, de Na Hong-Jin et le film d’animation Le Corset signé Louis Clichy.
Ici, à Cannes, on a cru un moment que le temps allait se gâter. Le vent et la pluie ont montré le bout de leur nez, et le ciel est devenu gris. Mais tout cela a fini par passer. Comme la frayeur du malaise d’une festivalière qui fit évacuer la salle Bazin, et qui laissera le film d’Almodovar, Amarga Navidad, dans l’inconnu.
L’Inconnue d’Arthur Harari : un film audacieux…

L’Inconnue. C’est sans doute le film de la Sélection Officielle qui fit le plus parler, avant même le début du festival. Nombreux étaient ceux, au moment de la conférence de presse de Thierry Fremaux, à sentir un parfum de mystère et peut-être de souffre autour de ce dernier film d’Arthur Harari, le réalisateur de Diamant Noir (2015) et d’Onoda (2021), par ailleurs co-scénariste d’Anatomie d’une Chute et compagnon à la vie de Justine Triet ; co-aueur enfin avec son frère Lucas de la BD Le Cas David Zimmerman que le film adapte à l’écran.
Nombreux, donc, auront décelé dans la présentation quelque peu singulière du délégué général, quelque chose comme une hésitation. Le film, avouait-il de façon assez ahurissante, avait « divisé » le comité de sélection. Cette drôle de candeur, et les premiers éléments de cette intrigue de « Body Swap » avec Léa Seydoux et Niels Schneider, avaient achevé de mettre en branle la machine à rumeurs de la Croisette.
Verdict ? Indécis. On peine encore à se faire un avis précis sur le film, depuis le chaudron cannois qui intensifie les regards et les émotions, positives comme négatives. Le film est toutefois indéniablement audacieux, bravache même, à l’image de la moue amusée qui éclairait sur le tapis rouge le visage d’Arthur Harari, dont les yeux semblaient, eux, perdus derrière un voile d’inquiétude. La force de l’Inconnue est la manière dont Harari se réapproprie comme à son habitude les codes, les tropes du cinéma le plus populaire (ici le Body Swaping movie) pour l’investir d’autres éléments, plus troubles et plus profond. Ainsi, le cinéaste fait de cet argument de série B un prétexte d’exploration intime de l’idée de metempsychose (concept philosophique et religieux de la trasmutation d’une âme d’un corps à un autre), s’enfonçant dans le tragique et le mélodrame. Mais cette manière de s’approprier, ou « d’augmenter » le cinéma populaire est aussi ce qui peut irriter les spectateurs, en demande peut-être d’un peu plus de naïveté et de lâcher-prise.
Hope, de Na Hong-Jin : un film qui divise…

Une autre rumeur, folle, s’ébruitait partout ces derniers jours, et roulait comme les vagues le long des files d’attentes devant le Palais des Festivals : Hope, le film du sud-coréen Na Hong-Jim en compétition officielle, serait la plus belle chose qui soit arrivée au cinéma d’action depuis Mad Max : Fury Road. Au petit Majestic, le bar fréquenté par le milieu fatigué d’être resté muet dans le noir toute la journée, on a entendu : « la concurrence en a pris pour vingt ans ». C’est juste. Comme est juste cet autre argument que l’on entend partout, et qui veut que les trois premiers quarts d’heure du film, course-poursuite d’un policier (Hwang Jeong-min) contre une créature qui dévaste les troupeaux de bovins, puis un village de pêcheur tout entier, sont d’une virtuosité de mise en scène et d’une jouissance proprement délirantes.
Na Hong-Jin joue avec le spectateur, étirant les scènes d’attente, et réussit l’exploit de ne dévoiler sa créature que passée la première heure du film. Une fois accomplie cette prouesse, les festivaliers se divisent : il y a ceux qui trouvent que le reste du film (qui dure près de deux heures trente) s’enfonce ensuite dans des redites et dans une accumulation d’actions et de plot-twists (avec notamment un virage abrupt vers la Science-fiction qu’on ne dévoilera pas) qui finissent par émousser l’appétit du spectateur. Les autres, dont votre serviteur fait partie, continuent de défendre le film, dont le trop-plein de tout, d’action, d’humour régressif, de VFX parfois mal dégrossi, est parti intégrante de ce que le cinéaste cherche à accomplir, ou à retrouver : un cinéma candide, à rebours du geste d’Harari.
Le Corset : Un joli film d’animation signé Louis Clichy

Enfin, on aura vu en compétition pour la sélection Un Certain Regard, un film d’animation. Thierry Fremaux, encore lui, avait tenu à souligner cette année la présence remarquable de plusieurs films animés, une gageure tant ce continent de cinéma est plus que souvent, avec le documentaire, le grand délaissé des sélections, tous festivals confondus.
Par un miracle accordé par les dieux de la billetterie dématérialisée du festival, il nous a donc été accordé de voir in extremis Le Corset, sur le conseil avisé de festivaliers et d’étudiants des Gobelins. Réalisé par le français Louis Clichy, le film fait le portrait d’un jeune garçon (doublé par Rod Paradot), fils d’agriculteurs de la Beauce dans les années 1980, dont la tête penche sur le côté, le faisant chanceler continuellement, et entrainant des chutes répétées. Pris en charge par un médecin, il se voit affublé d’un corset métallique qui fige son corps et le maintient droit comme un I, mais engendrant bien des souffrances physiques et psychologiques. C’est dans ce contexte qu’il fait deux rencontres : celle d’une jeune fille d’un an plus âgé que lui, dont il tombe amoureux. Et celle d’un professeur d’orgue (voix d’Alexandre Astier) qui, voyant le jeune garçon fasciné par la mécanique et la musique de l’instrument, le prend sous son aile et lui apprend à jouer de ce drôle instrument christique.
On pourrait croire, au premier abord, que le film rejoue avec l’animation, l’argument d’une comédie rassembleuse et familiale comme La Famille Bélier, dont on croit reconnaître une partie de l’intrigue. Il n’en est rien, le film de Clichy s’avérant bien plus subtil que e film de d’Eric Lartigau dans sa description du quotidien d’une exploitation agricole de la fin du siècle dernier, alors qu’elle mute et s’ouvre à l’agro-business mondialisé. Dans des tons pastels très doux, Clichy réalise sans révolutionner le genre, un coming of age tendre et subtil, qui dessine en creux les éléments à l’origine de la crise et de la détresse agricole que l’on connait aujourd’hui. La terre, le ciel, la boue et l’orgue, le film pulse d’une vie trouée de mélancolie : requiem d’un temps perdu et d’une enfance, encore une, dont on cherche le fantôme.
Après l’averse, réfléchissant à ces deux films, je suis allé prendre une glace en repensant aux pré-socratiques.
Alexandre Piletitch

