Jean-Louis- Murat – Tour de France 2022 : un live incendiaire…

Benzine honore la mémoire de Jean-Louis Murat, disparu il y a 3 ans de cela. Le bluesman auvergnat n’a jamais été aussi présent dans l’actualité, avec la sortie d’un album live, de deux livres… et plein d’autres occasions de le célébrer ! Commençons par ce live très attendu.

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D.R.

Trois ans déjà ! L’écoute récente en concert d’Orcival, un inédit de Florent Marchet, à paraître sur un prochain album, en septembre, nous le rappelait cruellement : voilà déjà trois ans que Jean-Louis Bergheaud, alias Murat, nous a quittés, le 25 mai 2023, victime brutale d’une phlébite à son domicile de Douharesse, sur les hauteurs de Clermont-Ferrand. Une chanson vivante et lugubre, empreinte de la poésie du maître des lieux, revenant sur cet enterrement au milieu des ponts de mai, pour lesquels pas grand-monde n’avait fait l’effort de changer ses plans parisiens, laissant Bergheaud / Murat aux seuls siens, dans un moment authentique qui n’aurait peut-être pas déplu à l’intéressé.

jlmurat_tourdefrance2022Trois ans durant lequel le deuil a été fait par les « muratophiles », subitement renvoyés à un silence d’autant plus inattendu que Murat était prolixe, avec un rythme d’un album et d’une tournée par an, mais aussi en déclarations, parfois à l’emporte-pièce, mais toujours authentiques et sans filtre, distillées lors des séances de promo ou ailleurs. Le silence, donc. En attendant la tempête annoncée, à savoir la publication de nombreux albums inédits que le chanteur auvergnat indiquait avoir amassés, au fil de sa productivité tourbillonnante, comme une malle au trésor dans laquelle pourraient piocher les fans, une fois le travail de curation et de mise à disposition effectué par les divers « héritiers ». Mais c’est là que le bât a blessé, les « héritiers », artistiques ou génétiques, semblant avoir quelque peu de mal à se mettre d’accord, malheureusement comme souvent dans ce type de cas. Résultat, la tempête annoncée n’a pas (encore ?) eu lieu. Au lieu de cela, après une première année de deuil sidéré, nous avons eu droit à la publication, désordonnée et sympathique, de témoignages comme autant d’hommages, le dernier étant le beau livre d’images de Frank Loriou, son photographe « préféré » et officiel, venant après, entre autres, la biographie du journaliste auvergnat Pierre Andrieu, Les jours du jaguar (Le Boulon), l’exégèse de l’album Le Moujik et sa femme par Cédric Barré (dans la superbe collection Discogonies des éditions Densité), redonnant à cette œuvre la centralité qu’elle mérite au sein du pléthorique corpus muratien.

Et nous voici donc en mai 2026. Pour ce funeste anniversaire, ces trois ans et plus de mille jours sans Murat, l’actualité est plurielle, plus que triple. D’abord, dominée par la sortie d’un album live témoignant de ce qui sera l’ultime tournée, celle de l’album La vraie vie de Buck John, déclaration d’identité on ne peut plus explicite, celle du chanteur auvergnat qui se voit chanteur de blues ou de folk, dans son Amérique rêvée du centre de la France. La Vie rêvée de Jean-Louis Murat, en quelque sorte.

Après des bisbilles juridiques, l’album, pour lequel Murat avait donné ses indications au fidèle Denis Clavaizolle, est donc enfin là, deux ans après la sortie théorique. Clavaizolle, qui l’a accompagné dans l’essentiel de sa carrière, explique que les indications allaient à l’encontre des habitudes de Murat, qui adorait en changer : « Son idée était simple : ne garder que les meilleures versions des titres joués pendant la tournée, une idée d’autant plus compréhensible qu’on n’interprétait jamais les chansons de la même façon ». Pour ce faire, l’ingénieur du son Rémi Gonin a enregistré spécialement chacun des cinquante concerts de la tournée ! Selon les goûts personnels, on peut préférer les captations d’un seul et même concert, où l’on peut entendre les fans, certaines interactions entre artiste et public, et les inévitables imperfections d’un soir. Le choix de JLM était visiblement autre, et, disons-le clairement, le résultat est époustouflant de clarté, du début à la fin. Le son est cristallin, et, ce qui frappe, c’est que Murat chante particulièrement bien, et de manière extrêmement… vivante.

 

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Jean-Louis Murat au Café de la Danse en 2018 – Photo : ED

Titré Tour de France 2022 en clin d’œil à la passion de JLM pour le cyclisme et la course hexagonale, l’album reflète les setlists de cette tournée, autour d’une quinzaine de chansons utilisées selon les soirs. La track-list propose 13 chansons, dont 6 des 12 chansons du dernier album, et un choix parcimonieux dans cette discographie pléthorique piochant dans les tentations italiennes Ciné-Vox (extrait d’Il Francese) et Taormina dans l’album éponyme, ou encore dans les albums récents, Frankie et La pharmacienne d’Yvetot (sur le magnifique Morituri, à redécouvrir), La princesse of the cool et Montboudif (sur le mésestimé Baby Love, album durant le confinement).

Principal cadeau pour les fans, un inédit, Hello You, qui était effectivement joué quasi systématiquement sur cette tournée, et qu’on ne peut écouter aujourd’hui sans être troublé par cette lancinante introduction sur une discrète mélodie piano – guitare : « Je pense à l’envolée / Mais où est-il, mais où est-il ? / Dis, où t’es-tu caché ? / Mais où est-il, mais où est-il / Mais… / Quelque part, dans le bleu des forêts / Mais où est-il ? / Quelque endroit dans la fleur de mai / Mais où est-il / Mais… » Cet inédit s’envole ensuite dans un groove rudimentaire et efficace, qu’il partage avec la plupart des titres ici. Difficile de ne pas être remué par ces versions entraînantes, vivantes, souvent rallongées, des chansons sélectionnées ici, qui ne figurent pas, a priori, parmi les meilleures de son auteur. Avec un son d’une clarté intense, le plaisir du jeu de ce quatuor complice — avec les « anciens » Denis Clavaizolle et Fred Jimenez à la basse, renforcés par Yann Clavaizolle, « fils de », à la batterie — transpire de partout, favorisé par le choix éditorial de proposer les « meilleures » versions choisies.

Au global, alors qu’il ne s’agit pas a priori de « très grandes chansons », sauf Taormina, ce choix permet de vérifier la capacité de Murat et de son groupe à transcender ce type de morceaux « pas inoubliables ». Car « le Brennoï » a toujours fait ce qu’il voulait sur scène, et ce n’est pas à 72 ans que cela allait changer. Seules réserves, malgré tout, on a toujours un peu de mal à adhérer à Jean Bizarre et La princesse of the cool, qui ouvrent le recueil, que l’on trouve toujours poussives et un peu dans l’auto-caricature muratienne, ou Ma Babe, qui nous semble rester anecdotique, et confirmer que leur auteur n’est pas à son meilleur dans l’usage d’un sabir franglais. Mais comment ne pas s’abandonner aux versions dantesques de Taormina, Où Geronimo rêvait, Chacun sa façon, Battlefield et Frankie, cette dernière étant à notre avis le sommet de cette collection, avec ce piano se mariant parfaitement parfaitement aux arpèges et aux chœurs des hommes en fusion ? Là, aux confins du rhythm’n’blues, du folk et de la soul de ce sud américain si fantasmé, Murat, haletant, embrasé vivant, donne le meilleur de lui-même, même s’il n’a pas toujours été compris par son public dans ses choix pour la scène, aussi bien pour les arrangements que pour les setlists. Et c’est tant mieux, c’est aussi pour cela qu’on l’aimait. Qu’on l’aime.

Jérôme Barbarossa

Jean-Louis- Murat – Tour de France 2022
Label : Cinq7 / Wagram
Date de sortie : le 22 mai 2026

 

 

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