Nos 50 albums préférés des années 80 : 26. The Style Council – Our Favourite Shop (1985)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, un contre-courant trop stylé, avec Our Favourite Shop de The Style Council !

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Photo étendue et en couleurs de l’album par Olly Ball. Voir le site snapgallery.com

« We’re fools to the rules of a government plan / Kick out The Style, bring back The Jam ! »

Cet extrait de la chanson (Sowing the) Seeds of Love de Tears for Fears, publiée en 1988, est à mon sens révélatrice de l’incompréhension certaine avec laquelle le public britannique a accueilli la décision de Paul Weller prise cinq ans et demi plus tôt de dynamiter The Jam alors au sommet après la sortie de leur sixième (et donc ultime) album The Gift et la tournée Trans-Europe Express. Pourtant, on entendait bien avec cet album le virage soul jazzy déjà pris par le « Modfather », sans doute au grand dam des autres membres du trio. Voici comment Paul Weller décrira les trois premières années de sa collaboration avec le claviériste Mick Talbot, qui avait jusque là notamment œuvré avec les Dexy’s Midnight Runners de Kevin Rowland : « We made so much music – good, bad and whatever – but we tried loads of different things and we didn’t listen to anyone. We just fucking had it and did our own thing. Stuff you’d never get away with doing now. » [1].(“Une période de grande création musicale, du bon, du mauvais, peu importe, mais on a essayé des tas de trucs et on n’écoutait personne. On faisait ce qu’on voulait, des trucs qu’on ne pourrait pas refaire aujourd’hui”.)

Our favourite shop frontAprès quelques premiers singles réussis, dont l’un composé du temps du Jam A solid bond in your heart [2] et leur premier LP Café Bleu dans la pure lignée de The Gift, The Style Council avec Our favourite shop fusionne avec brio pop, funk, soul, jazz et rap, créant un son très avant-gardiste pour l’époque (les prémices de l’acid-jazz) sur des textes engagés décrivant avec une colère non feinte les ravages sociaux de la politique ultra libérale thatchériste (-rienne ?) (risible ?) et appelant à la résistance. Un savant cocktail (Molotov bien sûr) de soul-pop, bossa-nova et de jazz revendicatif, avec des arrangements souvent complexes. La musique reste toutefois accessible, avec des mélodies accrocheuses, des rythmiques plutôt dansantes et de puissants refrains, un rare équilibre entre simplicité et sophistication. Du soft-core fusion en quelque sorte.

Les titres ont été le plus souvent enregistrés en live [3] pour capturer la chaleur analogique, profonde et dynamique et les parties instrumentales sont remixées avec de la réverb pour accentuer la spatialisation. Le mixage peut apparaître policé mais apporte un contraste saisissant avec le mordant des paroles, toujours empreintes de poésie et d’humanité.  Paul Weller conserve ainsi sa place parmi les meilleurs songwriter de sa génération. Le duo Weller / Talbot a produit l’album, ce qui leur donnait une grande liberté artistique. Aux subtils mélanges précités, ils ont en outre intégré intelligemment des samples sur certains morceaux plus expérimentaux, comme Internationalists.

Our favourite shop backLa pochette et la photo intérieure démontrent un peu plus ce patchwork musical aux influences multiples, ce (ceux) qu’ils apprécient particulièrement [4] : portaits des Beatles, d’Otis Reading sur un T-shirt, photos d’acteurs de cinéma dont Alain Delon, Frank Sinitra ou Tony Hancock, ou de soul men comme Curtis Mayfield et Al Green (au-dessus de la porte), une des Rickenbacker 12 cordes de Weller et même une veste ayant appartenu à George Best au premier plan ! Le film Another Country dont l’affiche est en arrière -plan raconte la jeunesse de Guy Burgess (un des cinq agents-double dits « de Cambridge » qui rejoindra l’URSS dans les années 50) au collège d’Eton où il sera initié au marxisme et adhérera au PC britannique, alors clandestine. Tout le contraire d’un Eton rifle, donc.

Our favourite shop face 1Housebreakers donne tout de suite le ton de l’album avec une critique au vitriol de la politique économique de Margareth Thatcher. L’absence de traitement social du chômage, notamment ouvrier, conduit à l’éclatement des familles : les jeunes sans emploi sont délaissés et condamnés à survivre grâce aux maigres allocations allouées, ou contraints de quitter le foyer familial pour chercher du travail… et se sentir coupables de ne point en trouver : « I should be on my way / I should be earning pay / I should be all the things that I’m not / And I’ve tried on my own, now there’s nothing to keep me at home »(« Je devrais tracer ma route / je devrais gagner ma vie / je devrais être tout ce que je ne suis pas / J’ai tout essayé mais maintenant plus rien ne me retient à la maison »). La complainte déchirante de l’orgue Hammond alliée aux cuivres et à la northern soul renforcent la tristesse des adieux à l’heure de monter dans le train. Il inverse subtilement la mythologie mod, décrivant une famille déchirée par l’impératif de la mobilité forcée.

All Gone Away en remet une couche, en décrivant l’exode des petits villages, piliers de la culture britannique, vers les grandes villes et comment le monétarisme thatchérien tue des communautés entières voire des familles. Tout cela sur un air de bossa nova plutôt enlevé avec une belle présence de flûte traversière mais amer, un « anti-Club Tropicana » sarcastique, du grand humour noir british, en quelque sorte !

 Come to Milton Keynes [5] clôt la trilogie de l’observation de ces bouleversements sociaux à la hache. Dans ces villes nouvelles sans âme, tout n’est qu’artifice : tout paraît idyllique, mais dès qu’on gratte un peu, la solution engendre finalement plus de problèmes : « We used to chase dreams, now we chase the dragon » (« Avant on chassait les rêves, maintenant on part à la recherche d’héroïne »). L’air enjoué de l’orgue Hammond enjoué contraste avec les paroles qui craquèlent le vernis de l’illusion d’un bonheur factice.

Our favourite shop inner sleeveInternationalists appelle ensuite clairement à la révolte contre le racisme, les inégalités sociales, le système de classes et les gouvernements corrompus. Un véritable manifeste politique pop rock: « If you believe you have an equal share » (‘i vous croyez avoir droit à une part égale… ) « If your eyes see deeper than the colour of skin » Si vous regardez un peu plus loin que la couleur de peau « you see the mistake in having bosses at all » si vous comprenez l’erreur que représente l’existence de patrons… alors levez-vous et déclarez-vous internationaliste.» Cette déclaration est portée par un accompagnement musical effréné, destiné aux désenchantés et aux laissés-pour-compte. Un morceau rock entraînant, débordant de cuivres, d’orgues, de batterie percutante et d’une guitare saturée à souhait. Un morceau qu’ils chanteront au Live Aid devant Charles et Diana.

A Stones Throw Away élargit la vision de Weller au monde dans une atmosphère plus douce mais pas si apaisée, malgré un violoncelle et des cordes de toute beauté, soniquement proches de Eleonor Rigby des Beatles ou du morceau Smithers-Jones du Jam sur l’album Setting Sons. « La liberté a un prix, ses crânes brisés et ses matraques… Là où l’honnêteté persiste, on entend le craquement des côtes cassées. » Weller met ici sur un même plan le régime totalitaire chilien, l’apartheid sud-africain, la Pologne de Jaruzelski ou les unités policières briseuses de grève du South Yorkshire. Le coût des manifestations pour la liberté, y compris religieuse, est lourd mais on sent néanmoins un pointe d’espoir en conclusion : « nous somme a un jet de pierre d’y arriver ».  Vraiment poignant.

Stand Up Comedian’s Instructions est une satire. Le comédien Lenny Henry parodie ici certains de ses « confrères » (en plusieurs mots ?) auteurs de blagues douteuses racistes, sexistes homophobes ou irlandaises [6] comme Jim Davidson. Pour Weller, rien n’est plus vil que de prendre le prétexte de l’humour, même pas noir car stupide, pour se moquer des gens différents ou des minorités. Il ne faut pas être dupe:  « I don’t know what you want from me / But I know I’ll never be… » (Je ne sais pas ce que tu attends de moi, mais je sais que je ne le serai jamais), alors que Lenny Henry en rajoute une couche : « Keep ‘em laughin’, don’t let it stop, or the truth might catch up and spoil the plot » (Continue de les faire rire, qu’il ne s’arrêtent surtout pas, car sinon, la vérité risque de les rattraper et de gâcher la fête). Un billet d’hume(o)ur pop express en une minute trente chrono !

Avec The Boy Who Cried Wolf, Weller délaisse (un peu) la politique pour le sujet de la rupture amoureuse, avec un parallèle intéressant avec l’enfant de la fable d’Esope qui criait au loup sans raison et qui n’est pas cru lorsque l’animal survint.  Belle ritournelle pop soul sur le regret : « I sit alone and wonder – where did I go wrong ? / It always worked before you kept the wolf from my door … This time it’s lost / like the Boy who cried wolf » (Je m’assoie et me demande où est-ce que j’ai pu merdé / Pourtant cela avait bien fonctionné jusqu’à ce que tu retires le loup qui était devant la porte /…/ cette fois, c’est perdu, comme le garçon qui criait au loup).

Our favourite shop face 2A Man of Great Promise est une grande chanson pop en hommage à Dave Waller [7], ami d’enfance et guitariste co-fondateur du Jam qui a très vite quitté le groupe en 1973 pour se consacrer à la poésie et a succombé à une overdose d’héroïne (« Like a moth going to a flame / you had a dangerous passion »  – Tel un papillon de nuit volant autour d’une flamme, tu étais attisé par une passion dangereuse). Weller apprend la nouvelle par hasard dans la rubrique nécrologique d’un journal et se sent coupable de n’avoir pu empêcher cette funeste destinée, pour un homme si prometteur qui s’est perdu en étant prisonnier de ses (mauvais) choix. « You were always chained and shackled by the dirt ». Contraste saisissant là encore entre les paroles et le rythme plutôt enjoué de la musique, et révèle tout le talent d’écriture du Modfather.

Down by the Seine est une valse à flonflons avec accordéon et tout le toutim dont le refrain est chanté en français s’il vous plaît. Une respiration solaire après la sombritude de la chanson précédente. Une description  subtile et poétique d’un coup de foudre et des désordres émotionnels qu’il induit. C’est sûrement « Paul in Paris », à défaut d’Emily par une belle journée de printemps et l’insouciance du bonheur retrouvé.

Retour ensuite à son sujet de prédilection et une critique acerbe de la politique de celle qui n’était au départ qu’une « shopkeeper’s daughter » (une simple fille de commerçants). The Lodgers dépeint l’illusion d’un système qui se dit égalitaire (« an equal chance and a equal say ») mais qui ne profite toujours qu’aux mêmes « But equallly there’s no equal payThere’s only room for just the same / those who plays the leeches game » (ceux qui sont des sangsues) et les conditions désastreuses de vie des locataires. Les dés sont pipés « There’s room on top – if you tow the line / And if you believe all this you must be out of your mind »  ou alors il faut mentir pour réussir. Le duo chanté avec D.C. Lee est proprement superbe, sur un air jazzy là encore en contraste avec l’apreté et le cynisme des paroles, lesquelles appellent à un prise de conscience et au changement.

Luck retourne vers le sentiment amoureux et le duo que Weller et D.C. Lee forme devant le micro comme à la ville, sur un rythme sautillant ! Un titre frais et insouciant, sur le pouvoir rédempteur de l’amour. Peut-être parfois un peu cliché (« feels like summertime ») mais une vrai respiration dans le ton pamphlétaire du reste du disque. Weller est ainsi capable d’exprimer toute la palette des sentiments humains.

Retour dans le dur après cette parenthèse vivifiante. With Every Thing to Lose évoque le bouleversement de la vie de la jeunesse ouvrière, qui voit ses rêves douchés dès la fin du lycée (« hope ends at 17 »). Là encore, l’unité et la prise de conscience doit conduire à sortir des « government schemes » et au changement pour réduire les inégalités sociales « The rich enjoy less tax / the shit goes to the blacks ». Contraste de nouveau avec la musique de Talbot, jazzy avec flûte et saxo et un soupçon de scat, dont on peut considérer que le single sorti en 1986, Have you ever had it Blue ?, sera la reprise, avec des paroles écrites cette fois-ci par Steve White, le batteur du groupe [8].

Our Favourite Shop, instrumental à la synth-basse funky et à l’orgue Hammond jazzy permet de respirer avec les deux derniers monstres clôturant l’album, les deux plus grands succès du groupe.

Walls Come Tumblin Down SingleWalls Come Tumbling Down est là encore un appel vibrant à l’action, contre ceux qui font (ont) l’autorité, contre « les ennemis publics n° 10 » (Downing Street), la résidence de Maggie. L’union fait la force, et vous verrez, le gouvernement et le système s’affaisseront, comme les murs de Jéricho. La chanson dénonce le chantre de la compétition libérale qui nous rend esclave. C’est un cri de colère qui doit conduire à un changement radical, une libération collective. Rythmique très soul, que renforcent les cuivres (un rappel des fanfares des mineurs [9]?  et des chœurs venant souligner le côté collectif du message. Un hymne percutant, enregistré quasiment intégralement en live et dans l’urgence, sans overdub à l’exception de l’intro des cuivres. Le second manifeste de l’album après Internationalists.   Cette chanson conduira à la naissance du mouvement Red Wedge incluant divers artistes comme

Jerry Dammers, Billy Bragg, les Communards ou les Smiths pour un appel au vote travailliste aux élections générales de 1987, ce que d’ailleurs Weller regrettera par la suite.

Shout to the top est aussi revendicatif, une protest song brillante mais peut-être dans un cadre plus introspectif, sur le thème de la résilience face à l’adversité « When you’re down on the bottom / There’s nothing else than shout to the top ! » (quand on est fond du trou, on n’y a rien d’autre à faire que de crier au plus fort). Des couplets plus mélancoliques avec des cordes alternent subtilement avec un refrain plus enlevé voire triomphant, ce qui crée un contraste émotionnel saisissant. Une dimension soul voire gospel renforcée par les chœurs de D.C. Lee et d’Alison Limerick et les cuivres.

Cet album offre une analyse saisissante de la société britannique des années 80, de la fascination / haine pour son système de classes et du désir universel de liberté et d’égalité, dans le contexte de la dure réalité de l’Angleterre thatchérienne. Les paroles sont chantées sur un mélange envoûtant de jazz, de R&B et de soul, imprégné d’une sensibilité pop aux claviers prédominants, à un moment où d’autres, tels The Smiths, offraient un retour, renouvelé, aux guitar-rock bands des origines.

Un disque engagé qui a traversé les époques et aborde des thèmes d’une (malheureusement pas si) surprenante actualité. Un must à réécouter d’urgence !!

Stephan TRIQUET

The Style Council – Our favourite shop
Labels : Polydor (A Solid Bond Production).
Date de parution : 8 juin 1985

 

[1] Interviewé par Chris Catchpole pour Esquire en octobre 2020.

[2] Une démo est présente sur la version étendue de The Gift publiée en 2022 et auparavant sur la compilation The Jam Extras sortie en 1992.

[3] Cf. ‘Paul Weller & Popular music’ par Andrew West, Routledge, 2023.

[4] Voir sur la conception de cette pochette avec le designer Simon Halfon le superbe documentaire Long hot summers – The story of the Style Council diffusé en 2020 sur Showtime.

[5] Cette ville au Nord de Londres est le symbole des villes nouvelles en Angleterre construites dans les années
60 par décret gouvernemental, tout comme les nôtres finalement (Evry, Cergy,…). Elle est souvent sujet de moquerie car elle est la contraction de deux économistes célèbres aux idées antagonistes, l’un ultralibéral et théoricien monétariste, Milton Friedmann et l’autre chantre de l’Etat interventionniste dans l’économie
John Maynard. Keynes. Voir par exemple ce sketch dans la série Yes Minister, produite par la BBC.

[6] On put faire un parallèle entre les blagues irlandaises des Anglais et les histoires belges franchouillardes ou encore les moqueries des australiens à l’égard de leurs voisins néo-zélandais.

[7] Cf. ‘Paul Weller, the changing man’ par Paolo Hewitt, Bantam Press 2007.

[8] Voir le livret du coffret The complete adventures of the Style Council, publié en 1998.

[9] Voir par exemple le film ‘les Virtuoses’ (‘Brassed off’) sorti en 1997.

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