Troisième journée cannoise pour notre rédacteur, avec au programme : Notre salut d’Emmanuel Marre, The End of It de Maria Martinez Bayona, Elephants in the Fog d’Abinash Bikram Shah

L’actualité cannoise infiltre l’actualité tout court. Ou peut-être est-ce l’inverse. Ainsi depuis plusieurs jours se rejoue film après film, devant le pré-générique des films projetés, une guerre de tranchées. Le logo Canal + est systématiquement hué par une partie de la salle, à quoi répondent des applaudissements forcenés et même quelques « Vive Bolloré ! » lancés à pleine voix. C’était le cas hier, lors de la grande première du nouveau film d’Emmanuel Marre, Notre Salut. Plus que pour une autre séance, cet affrontement dans le noir résonnait d’échos particulièrement lourds.
Notre salut d’Emmanuel Marre : notre Palme de cœur !

On l’avait bien compris : ce cru cannois 2026 se plaçait sous le signe de la guerre et de la mémoire de 39-45, rappelée à nous avec une violence et une urgence inédite par la situation internationale. Moulin et sa plongée sépulcrale et glacée vers les ténèbres avait ouvert le bal. A suivi ensuite La Troisième Nuit, réalisé par Daniel Auteuil (Sélection Cannes Première), racontant le sauvetage d’une centaine d’enfants juifs du camp de Vénissieux, près de Lyon, que l’on dit joliment exécuté. Le poids lourd La bataille de Gaulle : l’âge de fer suivra bientôt. Mais c’est sans nul doute Notre Salut qui était, depuis l’annonce de sa sélection en compétition officielle, le film le plus attendu de cette liste.
Disons-le tout net : ce film est jusqu’à présent notre Palme de cœur. Un véritable choc esthétique et politique, admirable de précision et de liberté, qui invente une forme inédite pour parler de ce point toujours aveugle de l’Histoire de France qu’est la collaboration. Mais il ne s’agit pas ici, comme c’était le cas dans Les Rayons et les Ombres de Xavier Gianolli, de filmer une collaboration spectaculaire sous le faste des grandes ambassades et des salons racés parisiens. Avec Notre Salut, Emmanuel Marre raconte sans orgies ni champagne une collaboration administrative de province, à travers le destin d’un homme, Henri Marre (Swann Arlaud), ingénieur de formation et auteur d’un manuel managérial ignoré par ses pairs, obsédé par l’efficacité et par l’idée de réduire les coûts ; modérément arriviste et banalement pétainiste, il tente après la défaite de 40 de se placer dans un cabinet ministériel vichyssois. C’est au ministère du travail qu’il fera carrière, organisant depuis Limoges et dans le cadre d’une campagne contre le chômage, la politique pétainiste de préférence nationale qui allait enclencher l’engrenage menant jusqu’aux rafles et aux déportations de juifs, menées comme on le sait avec un zèle qui étonna jusqu’aux nazis eux-mêmes.
L’intrigue exposée, il faut écrire tout de suite que c’est d’abord l’aspect formel du film qui saute aux yeux : Marre regarde ses personnages en caméra portée, souvent au plus près de leur visage. La photographie est à l’avenant : la lumière est souvent crue, frontale, et ressemble à certaines photographies de famille surexposées au flash. C’est que le film n’est pas si éloigné de cela, au fond : d’un film de famille, puisqu’il est inspiré des échanges épistolaires des arrière grands-parents du cinéaste lui-même. Notre Salut ne s’intéresse nullement à faire des tableaux historiques, ni à une grande fresque en plan large, avec son lot de costumes, de décors et de belles voitures d’époque. Son geste est à la fois bien plus modeste et bien plus audacieux que cela. Audacieux, oui, car la reconstitution historique n’est jamais qu’un travail de copiste ou de faussaire. Notre Salut cherche ailleurs ; il veut comprendre par les moyens du cinéma la manière dont les contemporains ont pu ressentir leur époque, ignorant la plupart du temps l’ampleur des enjeux de ce qu’ils étaient en train de vivre. Il ne s’agit aucunement d’absoudre par là les collaborateurs et les salauds, perdus dans le brouillard de leur présent. Bien au contraire, le film de Marre fait ressentir à quel point l’avenir était toujours ouvert. Comment rien n’était inévitable. Rien n’était écrit. Là réside la tragédie du film, qui est celle de ce temps où des gens ordinaires, à aucun moment, n’ont tenté avec la petite marge de manœuvre qui était la leur, loin des grands actes de résistance, ne serait-ce que de freiner l’horreur qui se mettait en place. L’efficace Henri Marre, apologète du nouveau management importé des Etats-Unis, rationalise jusqu’au bout : le temps de travail des chômeurs et bientôt les litres d’essence et les camions alloués au « ramassage » des juifs.
Mais dans le même temps, cet avenir toujours ouvert est une source d’espoir pour nous, qui regardons ce film depuis notre présent troublé et dangereux. Car alors rien n’est inéluctable. Et Notre Salut, dont il faudrait prendre le titre au sérieux, porte en lui l’antidote contre l’abîme qu’il regarde. Dans sa forme même, et dans le dispositif de son tournage qui, comme son précédent film Rien à Foutre, repose presque intégralement sur l’improvisation des acteurs, Emmanuel Marre rend visible ce « toujours possible » de l’histoire. Il le fait émerger, par l’authenticité absolue des dialogues qui sortent inopinément de la bouche de ses comédiens qui, comme les témoins du temps qu’ils interprètent, ne savaient pas en commençant un jour de tournage, une scène ou même une phrase, où ils allaient aboutir. C’est ce geste qui rend si beaux les anachronismes volontaires qui parsèment le film (dans son utilisation de la musique notamment, avec Live in Life d’Opus monté sur des images d’archives de discours de Pétain, ou un remix du Popcorn de Crazy Frog dans une scène de danse qui fera date). Le passé n’est pas mort, disait Faulkner. Il n’est même pas passé. Notre Salut nous offre, par la fraternité des métaphores, une connaissance primordiale et un peu de courage : il est toujours temps d’ouvrir des possibles. D’éclaircir l’horizon.
The End of It de Maria Martinez Bayona : le « body horror » déjà à bout de souffle ?

À rebours total de ce film dont je peinais à peine à me remettre, j’ai couru à toutes jambes retrouver la salle Debussy pour un film dont je ne savais pratiquement rien : The End of It, premier film de la réalisatrice espagnole Maria Martinez Bayona (Sélection Cannes Première). Dans ce film d’anticipation où l’humanité a tellement perfectionné la médecine et la technique qu’elle parvient à annihiler le vieillissement et la mort, une ancienne artiste plasticienne de 250 ans (Rebecca Hall) entre en crise existentielle. Elle arrête tous les soins qui renouvellent constamment ses cellules et annonce au monde qu’elle se donnera la mort douze jours plus tard, à l’occasion d’une performance qui marquera son retour (définitif) sur le devant de la scène.
Contrairement au film d’Emmanuel Marre, The End of It est absolument toujours à l’endroit où on l’attend. Le film, qui n’est pas dépourvu d’idées scénaristiques, coche absolument toutes les cases du film à concept SF international, avec son esthétique léché et minimaliste que l’on a vu et revu des centaines de fois. On ne sait pas vraiment que dire de plus, si ce n’est que le « Body Horror » remis au gout du jour à Cannes par Julia Ducourneau (Grave, Titane) et plus récemment par The Substance de Coralie Fargeat, semble déjà être à bout de souffle. J’entends d’ailleurs à l’instant, sur la terrasse des journalistes sur le toit du Palais, que Sanguine, le film de Marion Le Corollaire en compétition officielle, est une énorme déception. Nous verrons bien.
Elephants in the Fog d’Abinash Bikram Shah : la découverte de la communauté kinnar

Il fallait mieux finir la journée. Aussi je suis allé, sur un coup de tête, voir un film népalais. Elephants in the Fog (les éléphants dans la brume), le premier film du cinéaste Abinash Bikram Shah (Sélection Un Certain Regard), qui raconte la disparition inquiétante d’une jeune femme appartenant à une communauté kinnar, dans un village perdu au cœur d’une vaste forêt peuplée d’éléphants sauvages. Pirati (Pushpa Thing Lama), la mère de la jeune femme, mène l’enquête au prix d’un possible renoncement à l’amour naissant qu’elle éprouve pour un musicien.
L’originalité première du film est celle d’avoir inscrit son intrigue au sein de la communauté kinnar, existant depuis plusieurs siècles en Inde et dans l’Asie du Sud, et désignant les personnes appartenant à ce que la tradition hindouiste nomme le « troisième genre ». Ainsi les trois personnages de femmes du film appartiennent à ce qu’en Occident on nomme la communauté trans. La plongée documentaire dans les us et coutumes de ses femmes dont le quotidien oscille entre la tradition de l’hindouisme et la modernité la plus immédiate, perçues comme des dépositaires du sacré et victimes, dans le même temps, des mêmes préjugés et de la violence qui touchent en France et ailleurs les personnes LGBTQ+, est en soi fascinante. Mais la grande maitrise du film l’est tout autant, Abinash Bikram Shah parvenant de façon parfaitement convaincante à faire glisser le drame vers le polar mystique, et le polar vers le mélodrame dans un moment bouleversant qui offre à Pushpa Thing Lama une scène de mater dolorosa belle comme du Douglas Sirk ou du Almodovar (dont je ne désespère pas de récupérer le film avant la fin du festival).
À suivre, donc…
Alexandre Piletitch
