Lucile Novat utilise les codes du conte gothique pour dérouler une intrigue très contemporaine qui happe le lecteur jusqu’aux dernières pages. Elle mêle modernité et tradition, tant sur la forme que sur le fond dans un roman empreint de mystère.

Il faut montrer patte blanche pour espérer étudier à la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, accolée à la Basilique de Saint-Denis. Cet établissement créé par Napoléon est connu pour éduquer les jeunes filles de bonne famille. Traditionnellement, le père ou l’un des grands-pères s’est illustré et a reçu une prestigieuse médaille qui sera leur sésame pour intégrer la célèbre institution.
D’avoir choisi ce lieu confidentiel, réservé à une élite, rassure le lecteur. Il s’installe confortablement. Que peut-il arriver de si terrible à ces jeunes filles couvées, surveillées comme le lait sur le feu ? Et c’est là le tour de force de Lucile Novat. Elle transforme ce qui pourrait s’apparenter à un conte de fée en un récit très inquiétant. C’est le thème universel de l’adolescence qui est abordé, la violence que peut revêtir cette période troublante de transformation, de transgression, de passage à l’âge adulte.
Pour nous faire découvrir les lieux et les personnages, le lecteur suit les pas de Vanessa, jeune surveillante du pensionnat. Elle a grandi à quelques rues de la Maison d’éducation, a connu une adolescence difficile, mais a enfin trouvé sa voie : les sciences. Elle sera le guide de Voir venir, nous fera rencontrer quatre jeunes filles : Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne. Dans l’imaginaire collectif, elles ont tout pour être heureuses : des familles aisées, une éducation qui ouvre toutes les portes. Mais comme dans tout conte, derrière la jolie façade du château se cachent les plus sombres blessures. Chacune d’entre elles a déjà connu le deuil, la maladie, l’absence d’un parent.
Malgré toute la sécurité dont bénéficient ces jeunes filles, la menace ne vient pas de l’extérieur. Elle n’est pas tapie dans l’ombre sur les quelques centaines de mètres qu’elles parcourent entre la gare et le pensionnat de retour de vacances. La menace est intime, inhérente à la famille.
Et Lucile Novat parsème des indices, tel le Petit Poucet sème ses cailloux. Elle séquence le roman en des lieux et une temporalité d’une précision horlogère qui sont de véritables pièces maîtresses de l’intrigue.
Grâce aux lieux choisis, Lucile Novat convoque les fantômes qui hantent les couloirs du pensionnat et qui veillent sur le sommeil des jeunes pensionnaires. On sent les lieux maudits, les jeunes filles sont soumises à un héritage qui les écrase. Ancien cloître, le pensionnat a été le théâtre de violences durant la Révolution française. Cette violence transparait dans leur quotidien, qui devient inquiétant pour le lecteur. On sent la catastrophe poindre, sans réellement parvenir à définir la menace.
La temporalité joue aussi un rôle primordial. Confiant, rassuré par tous ces contes dans lesquels « tout est bien qui finit bien », le lecteur comprendra la duplicité du récit dans les dernières pages, il se réveillera alors brutalement.
Enfin, parmi toutes les qualités qui foisonnent dans Voir venir, il faut aussi souligner l’écriture. Lucile Novat alterne entre classicisme et modernité. Les dialogues sont vifs, très actuels, tandis que les parties plus descriptives s’apparentent aux pages d’un conte. Les premières phrases de Voir venir donnent le ton :
« Il y a des pensionnats perdus dans la brume des Alpes italiennes, gardés par des religieuses dont on voit passer l’ombre le soir sur les murailles. Il y en a en Allemagne, lovés dans les clairières, où la voix des enfants bruisse entre les aulnes. Aux confins de l’Oural, de toutes petites écoles dorment dans la toundra enneigée, tandis qu’en Amériques les glorieuses Seven Sisters offrent au soleil leurs façades nervurées de lierre. À bien des égards, le pensionnat de cette histoire leur ressemble. […] Mais ce pensionnat-là, il n’est pas caché dans la forêt, […] ; c’est Saint-Denis. »
Voir venir est empreint de mystère. Ses héroïnes sont insaisissables mais troublantes de réalisme. Ce n’est qu’une fois la dernière phrase lue que le lecteur peut saisir le sens du titre. Lucile Novat est une grande admiratrice d’Andersen, des frères Grimm et de Charles Perrault. Elle emprunte d’ailleurs au conte de (La) Barbe bleue le titre de son premier roman : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »
Voir venir le chagrin et l’apprivoiser. Voir venir la violence et la fuir.
Lucile Novat signe un premier roman original et tout en maîtrise.
Je souhaite à Voir venir de figurer parmi les sélections de prochains prix littéraires destinés aux lycéens. De toute évidence, il leur plaira.
![]()
Caroline Martin
