Suite à la parution de son livre sur Prefab Sprout et Paddy McAloon, François Gorin revient sur la place du groupe dans l’histoire de la Pop anglaise mais évoque aussi le retour du vinyle et le futur de la rock critique.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de consacrer un livre entier à Prefab Sprout aujourd’hui ?
C’est un groupe, un homme-groupe plutôt, puisqu’il a fini par se résumer au seul Paddy McAloon, que j’ai vu naître au début des années 80 et dont la musique n’a cessé de me poursuivre depuis. Il s’est tissé entre elle et moi une relation intime, avec naturellement des hauts et des bas, mais les albums de Prefab Sprout que j’affectionne particulièrement, je peux les écouter trente ou quarante ans après avec la même intensité, une émotion comparable, exempte de nostalgie. Rien que cela en fait un bon sujet.
Il y a aussi que Paddy McAloon, le musicien caché derrière, est un vivant paradoxe, intéressant à creuser, ne serait-ce que dans son rapport à la notoriété : une figure de l’inconnu célèbre, attachant, agaçant parfois, très humain dans ses failles et si remarquable par son talent. Quand j’écris qu’il est le songwriter le plus doué de sa génération, ça ne suffit pas à le résumer. Un personnage aussi complexe méritait bien quelques pages…
[Essai] « Je resterai inconnu (Prefab Sprout) » de François Gorin : When songs break you…
Prefab Sprout était-il en phase avec ou à contre-courant de la Pop anglaise de son époque ?
Un peu des deux. Quand paraît Swoon, le premier album, au printemps 1984, Paddy McAloon a déjà 27 ans. L’idée du groupe a germé dès les années 70, mais il a pris son temps. Des types plus jeunes que lui, Michael Head (Pale Fountains), Edwyn Collins (Orange Juice), Roddy Frame (Aztec Camera), ont déjà percé avec un ou deux albums. Je cite ceux-là car, sans être immensément populaires, ils forment la vague qui va ensuite propulser The Smiths comme groupe anglais majeur, au-delà de ce qu’on appelait pop indé. Prefab Sprout a des affinités avec ces groupes à guitares de l’après-punk, ressourcés aux 60’s, mais la maturité, la sophistication de l’écriture de McAloon, qui l’ont fait comparer à Elvis Costello, voire au groupe américain Steely Dan, le singularise.
La pop anglaise en 1984 est très éclatée, on est passé des Nouveaux Romantiques à la synthé-pop en un clin d’œil, sans parler des micro-revivals mod ou psyché. D’un courant porté sur le jazz, émergent les Scritti Politti ou Everything But The Girl, assez proches en esprit de Prefab Sprout. Mais même dans la grande variété des étiquettes, il reste impossible à caser. D’où un léger casse-tête pour la presse anglaise (qui prend pourtant McAloon en sympathie) et pour sa maison de disques. C’est encore l’âge d’or des singles et PS est manifestement un groupe à albums.
Pour quelqu’un qui ne connaîtrait pas du tout Prefab Sprout aujourd’hui, par quel album ou quelle chanson faudrait-il commencer et pourquoi ?
Steve McQueen, paru en 1985, est le premier chef-d’œuvre et reste aujourd’hui sans doute le plus abordable. Le son de Prefab Sprout a fait un bon en avant grâce à la production de Thomas Dolby (lui-même musicien électro-pop) et la qualité de composition de Paddy McAloon, déjà flagrante au premier album, se double ici d’une charge émotionnelle plus directe et touchante. Je pense en particulier à des chansons de la première face (c’était un vinyle !) : Bonny, When love breaks down, Goodbye Lucille #1. Quand l’album a été réédité en 2007 en double-cd, McAloon a pris soin de réenregistrer seul huit des onze morceaux, en version acoustique. On y sent à la fois le passage du temps et leur pouvoir intact. C’est bouleversant.
Quel artiste/groupe actuel (pas forcément Pop/Rock) vous semble l’héritier direct ou spirituel de Prefab Sprout ?
Difficile de répondre. McAloon est de ces musiciens qui créent leur propre univers. Ainsi ses influences, nombreuses car il écoutait vraiment de tout, cela va de Maurice Ravel à Michael Jackson en passant par les musicals de Broadway, Burt Bacharach, Paul McCartney, Brian Wilson, Bob Dylan et jusqu’au prog-rock, tout cela donc est aspiré et fondu dans cet univers dont il devient le maître. Au point qu’on ne saurait plus dire de qui il est lui-même l’héritier.
De la même façon, je ne vois pas qui aujourd’hui pourrait être discerné comme héritier de Prefab Sprout. Il m’est souvent arrivé d’entendre des groupes (en général mineurs) qui sonnaient, plus ou moins ponctuellement, comme Prefab Sprout. Mais s’il y a eu une influence du style McAloon, qui d’ailleurs présente une large palette de nuances, elle est très diffuse, et très rarement revendiquée. J’ai pu retrouver un peu de sa démarche de retrait quasi autarcique chez Tim Smith, quittant son groupe Midlake et les tournées pour s’enfermer seul dans son studio à échafauder de grands projets pas toujours aboutis. Mais leur veine musicale est différente.
Comment analysez-vous le retour en force du vinyle et le succès de manifestations telles que le Disquaire Day ?
J’ai parlé de ça dans un petit bouquin paru l’an passé, Mémoires d’un discomane (chez Médiapop). On avait dit le vinyle mort et il a refait surface. Effet de mode, fascination retrouvée pour l’objet, les grandes pochettes en carton, créneau relancé pour l’industrie, avec son lot de pièges (les gravures faussement analogiques…). C’est sympathique et ça reste marginal.
On parle maintenant du retour du cd, cette vilaine petite boîte en plastique ! J’ai gardé chez moi quantité de vinyles mais ce n’est pas par fétichisme. j’ai grandi avec ce support, il n’y avait rien d’autre à l’époque. Ensuite est venu le cd, dont je possède à peu près la même quantité. Je n’ai pas d’avis sur le Disquaire Day, qui me paraît surtout propice à des opérations promotionnelles. Mais revoir fleurir des disquaires à Paris et ailleurs, c’est une bonne chose.
Quels conseils donneriez-vous à notre lectorat pour organiser et gérer ses stocks de musique ?
Hum… qui suis-je pour donner des conseils ? Tout dépend de la taille de votre appartement. Chacun(e) doit faire son expérience en fonction des formats disponibles et de ses envies. La mienne a débouché sur une incapacité totale à dématérialiser mon stock. J’ai besoin d’entretenir mon rapport à la musique via des objets. Mais ce n’est pas un idéal et je n’en ferais pas un modèle.
Quel est selon vous l’avenir de la critique musicale à l’heure où tout le monde peut publier la « sienne » sur la toile ?
Vaste sujet, madame Irma. La notion même de critique musicale a changé dès l’instant où l’objet de la critique devenait immédiatement accessible. Loin le temps où on lisait dans la presse rock, et pendant des mois, des articles sur des groupes dont on ne pouvait entendre une note. La voix du critique avait alors une autre résonance (y compris trompeuse à l’occasion !). Sur le Net et les réseaux, s’est largement répandu depuis des années un certain degré zéro de la critique, à base de j’aime/j’aime pas, de cotes ou classements, voire d’emojis.
Produire un texte articulé sur un album ou un artiste est devenu un sport de niche, qui s’est raréfié dans la presse grand public et ne semble plus concerner qu’une réserve de mohicans plus ou moins nostalgiques. Cependant chez les vrais amateurs de musique il est patent que quelque chose résiste, un besoin d’être guidé par un peu mieux qu’un algorithme, d’être accompagné, validé dans ses goûts, de tisser des correspondances, une conversation.
Propos recueillis par Ordell Robbie.
